
1999 / No. 283
2000. Réalité ou Espérance
Éditorial
par Christoph Theobald & Dietmar Mieth
Tout au long de son histoire, l'humanité repense sa réalité, parfois avec l'intention de réparer le mal qui l'envahit et d'« inverser l'histoire », comme disait Ignacio Ellacuría. Cela suppose que l'on continue d'espérer en la possibilité de justice, de solidarité et de paix pour la famille humaine. Et cela suppose aussi l'exigence de conversion. Cette idée est commune à de nombreuses traditions culturelles et religieuses, elle se trouve au centre de la tradition biblico-chrétienne et implique la notion fondamentale que l'espoir appartient aux pauvres et est là pour eux.
Le terme qui exprime cet examen de conscience, cette espérance et cette décision de changer est peut-être celui de « Jubilé » . Dans ce numéro de Concilium, Elsa TAMEZ l'analyse à partir de l'Ancien Testament et Felix WILFRED partir des traditions religieuses orientales. Donna SINGLES fonde sa réflexion sur la jeunesse actuelle, et David POWER sur la théologie et la pastorale de Jean-Paul II, qui a tant insisté sur ce point. Ce ne sont pas là les uniques expressions du souhait de voir, ou de revoir, dans l'histoire des « temps forts » où nous, les êtres humains, nous nous demandons où nous sommes et où nous voulons aller. Mais ces articles suffiront peut-être à montrer que, de nos jours, le Jubilé est une réalité importante. Et, si nous envisageons diverses perspectives, c'est pour apprendre les uns des autres comment le célébrer de la manière le plus efficace.
Pour que le Jubilé 2000 ne soit pas un événement gnostique et aisément cooptable, il doit être célébré dans notre monde réel. Il faut donc tenter d'établir où en sont le bien et le mal, la vie et la mort, l'espoir et le désenchantement dans notre monde ; et surtout quelles sont les ressources dont on dispose pour l'humaniser. C'est pourquoi, sans que « la vérité ne soit étouffée par l'injustice » , mais en toute honnêteté à l'égard de la réalité, nous analysons celle-ci dans ce qu'elle contient à la fois de mystère de salut et de mystère d'iniquité.
[8] Pour ce qui est de l'iniquité, Leonardo BOFF analyse la globalisation du mal dans notre monde. Elizabeth AMOAH et Carlos MENDOZA-ÁLVAREZ présentent deux réalités sanglantes de notre temps : le continent africain et le Chiapas. John MANNION analyse la peine de mort et la constellation de maux qui l'entoure. Enrico CHIAVACCI dévoile la manière dont les maux qui affectent notre réalité restent cachés conformément à un plan. Enfin, José-Ignacio GONZÁLEZ-FAUS retrace l'histoire de la profonde intuition biblique du péché du monde et l'actualise pour notre époque.
Mais, si l'on ne peut célébrer le Jubilé sans tenir compte de cette réalité du péché ni sans lui donner une place centrale on ne peut pas non plus le célébrer sans évoquer les manifestations du bien et de la grâce existant dans notre monde actuel et qui, souvent contre tout espoir, soutiennent l' espérance des pauvres. Et cela, en priorité logique. Ainsi, Jürgen MOLTMANN fait-il remonter successivement l'espérance et la grâce à la résurrection de Jésus. D'autres articles présentent des réalités concrètes, anciennes et nouvelles, qui soutiennent l'espoir : María Pilar AQUINO analyse le mouvement féminin ; Marciano VIDAL, la bonté de coeur des gens simples ; J. Matthew ASHLEY, les progrès de la science et de la technologie. Eduard DE LA SERNA retourne à l'origine de toute espérance chrétienne : le martyre, l'amour le plus grand, témoin de la vie pleine. Pour terminer, Jon SOBRINO à partir de la bonne nouvelle de Jésus de Nazareth, analyse ce que doit être le « Jubilé total », la table partagée, de sorte que non seulement les pauvres connaîtront l' espoir par nous, mais nous aussi nous le connaîtrons par eux.
L'ensemble de ces articles vise à offrir une vision chrétienne du Jubilé. Celui-ci est avant tout destiné aux pauvres et aux victimes de ce monde, aux peuples crucifiés c' est la tradition du Lévitique. Mais à cela nous voulons ajouter quelque chose de plus neuf et de scandaleusement chrétien : le salut que ces pauvres apportent à leurs oppresseurs c' est la tradition du serviteur de Yahvé , de sorte que le Jubilé fonctionne dans deux sens. Ce point est important si l'on ne veut pas, dans une perspective historique, réduire le Jubilé à l'aide du Nord au Sud (qui est absolument nécessaire et urgente et doit avoir lieu dans la justice en tant que réparation), mais aussi pour comprendre le Jubilé comme aide en humanisation du Sud au Nord (peut-être plus urgente et plus nécessaire, et qui, en définitive, représente ce qui fera changer ce monde).
Dans cette perspective, la célébration du Jubilé suppose la reconnaissance de l'existence d'un conflit extrêmement grave dans notre monde, mais permettant toutefois un espoir de conversion. Et comme il s' agit d' un Jubilé chrétien, il suppose l' annonce de la bonne nouvelle [9] de Jésus aux pauvres, avec l'espoir que ce Jésus changera les coeurs de pierre en coeurs de chair. L'espérance suprême est que la bonne nouvelle de Jésus continuera d'être aujourd'hui une réelle possibilité, et que les chrétiens de toutes confessions, les croyants de toutes religions et les êtres humains de bonne volonté pourront la propager aujourd'hui et contribueront à faire de ce monde une table copartagée.
La célébration du Jubilé n'a donc rien à voir avec des triomphalismes ecclésiaux de l'Occident, ni avec des messianismes irréels, ni avec des dérobades folkloriques. Elle ne nous écarte pas de la dure réalité de notre monde. Mais, en tant qu'humains et chrétiens, nous ne pouvons pas non plus passer sous silence la question de savoir « s'il y a quelque chose de bon àcélébrer dans l'histoire » ; et plus encore, de savoir si, malgré tout, la justice est plus vraie et plus puissante que l'oppression, l'espérance que la désillusion, la vie que la mort. Ce qui est en jeu dans la réponse, c'est le noyau même de la foi chrétienne. C'est, enfin, ce que don Pedro CASALDÁLIGA exprime sous forme de prière dans ses « Litanies jubilaires » qui commencent par ces mots :
Dieu d'amour, notre Père, notre Mère : Au milieu de cette humanité, tout entière ta fille, nous qui sommes l'Église de Jésus ressentons le besoin à la fois de te demander pardon et de te remercier en ce temps où s'achèvent ces deux mille ans de christianisme dans l'histoire et où nous espérons un nouveau millénaire, plus digne de ton Coeur et de l'Humanité même. Nous te le demandons par tous ceux et celles qui, au cours de ces vingt siècles chrétiens, ont honoré l'Évangile par leur vie et même parfois par leur mort. Et au nom de tous les pauvres de la Terre, pour qui l'Évangile de ton Royaume doit être vraiment Bonne Nouvelle.
(Traduit de l'espagnol par Gaby Maréchal.)
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