Concilium

1999 / No. 282

La Foi dans une Société de la Satisfaction immédiate

Éditorial

par Maureen Junker-Kenny & Miklós Tomka

Quelle force de créativité et de résistance la foi chrétienne offre-t-elle dans une situation culturelle caractérisée par des mots clé comme mondialisation, différenciation, individualisation et concentration sur l'expérience vécue ? Dans un développement socioculturel en accélération, les techniques et les modes de comportement traditionnels sont vite dépassés, la mémoire historique est relativisée, les possibilités de calculer et de planifier son propre avenir et celui de la société diminuent. La pression poussant à tout attendre du moment présent et à se retirer pour cela dans de plus petits espaces qu'on choisit soi-même, va croissant.

Une telle concentration accrue sur l'expérience vécue se vérifie-t-elle dans divers continents et espaces culturels, ou s'agit-il là d'un phénomène régional limité, typique du « Premier » Monde dominé par la consommation, tel que l'a décrit le sociologue de la culture Gerhard Schulze à l'exemple de la République fédérale d'Allemagne ? Et comment faut-il situer sa thèse sur le plan historique et systématique à l'intérieur de l'histoire de la théorie sociologique ? Les contributions de la première partie de ce numéro, « Les sociétés de satisfaction immédiate dans différentes cultures », et celles de la deuxième, « Analyses sociologiques », s'intéressent à ce que ces questions révèlent sur les conditions actuelles de la foi en Dieu, de l'attestation de cette foi et de son renouvellement. La troisième partie essaie, en partant de divers contextes d'inculturation et approches théologiques, de donner des interprétations théologiques du tournant vers une concentration de type esthétique et subjectiviste sur l'expérience vécue. Ce tournant rendra-t-il possible une nouvelle expérience de Dieu, plus vivante et immédiate ? Quels obstacles opposera-t-il à une foi enracinée dans l'histoire, axée sur une eschatologie plus que simplement immanente ? La quatrième partie reprend certains pans des problèmes liés aux déplacements culturels diagnostiqués et s'interroge sur leur importance pour l'action de l'Église : l'avenir d'une solidarité s'inspirant du bien commun, la [8] réduction de la société à des enclaves émotionnelles d'importance pour les individus, et la tension entre accomplissement, déception et orientation vers un « plus » et un « autrement » indépassables. La « documentation » retourne à l'hypothèse de départ de la « société de la satisfaction immédiate ou société sur le modèle de l'expérience vécue » et analyse, d'un point de vue sociologique et en se basant sur la réception de cette société dans l'aire germanophone, les conclusions qui font fausse route, celles qui mènent plus loin et les questions qui demeurent ouvertes.

Le fait de proposer comme point de départ la « concentration sur l'expérience vécue » pour essayer de nommer et de jauger d'un point de vue théologique les conditions de la foi dans la modernité la plus récente, s'expose à des attaques aisément prévisibles : une analyse allemande, originairement provinciale, est érigée en clé globale de l'interprétation du temps présent, en dépit de tous les décalages et des injustices planétaires quant aux chances de survie et d'accès à des expériences vécues. Trois articles commandés n'ont pu être menés à bien : une appréciation culturelle et théologique élaborée dans une perspective africaine, une analyse historique du changement revendiqué vers une société de satisfaction immédiate, et une interprétation du tournant vers l'esthétique en regard de la capacité symbolique des Églises. Mais les contributions dont nous disposons offrent toutefois un éventail de questions à poursuivre plus avant s'agit-il d'une mutation axée sur la consommation et les acquis matériels ou d'un tournant « postmatérialiste » pour lequel la disponibilité au renoncement et l'empathie demeurent des attitudes envisageables ? Ce tournant promeut-il la privatisation ou la sensibilité sociale de la foi ? Comment faut-il concevoir la confiance croyante ou même la certitude de la foi en un Dieu aimant et donc exigeant, lorsque des facteurs structurels, que l'on n'a pas choisis soi-même, font que le Moi fait de plus en plus fonction de clé de construction d'un monde qui ne cesse d'être constitué par des décisions résiliables ? Les potentialités de la foi sont-elles mobilisées pour la résistance ou pour la synthèse culturelle ?

La tâche d'une théologie axée sur la pratique consiste à faire comprendre la portée de la foi chrétienne face aux questions posées par la vie d'aujourd'hui et à élaborer des formes et des structures de médiation qui atteindront les destinataires. Elle doit pour cela prendre au sérieux la religiosité qui vient au-devant d'elle comme horizon herméneutique de la configuration actuelle de la question du sens. Celle-ci est déterminée entre autres par des facteurs comme la rupture de la tradition et la diminution de la capacité à situer son époque et à se situer soi-même dans le temps, par le doute postmoderne vis-à-vis [9] de ce qu'on appelle les « grands récits » véhiculant une promesse de salut, par la perte d'importance des références à la communauté et par la réintégration de l'espérance eschatologique en immanence du « paradise now » . Mais les contemporains assoiffés d'expérience vécue et les tendances actuelles ne sont pas seuls à être questionnés ; les Églises le sont aussi. Les qualités sensuelles de la société de satisfaction immédiate peuvent leur rappeler ce qu'elles devraient être en leur essence : des lieux de vécu symbolique de la médiation de l'infini au sein du fini, ce pour quoi il n'existe pas d'équivalent sur le plan séculier.

La dimension esthétique du sujet abordé dans ce numéro ne trouverait pas d'écho approprié dans une conclusion de type analytique. C'est pourquoi la force expressive de la poésie, en l'occurrence celle de Wislawa Szymborska, lauréate polonaise du prix Nobel de la littérature, peut attester des dimensions constitutives de la condition humaine, auxquelles la société de satisfaction immédiate, engagée dans la promotion du « projet d'une vie belle et réussie » , devra, elle aussi, apporter une réponse.

Contribution à la statistique

« Sur cent personnes
– 52
savent tout mieux que tout le monde ;

pour la presque totalité du reste
chaque pas est périlleux

serviables,
pourvu que cela ne dure pas trop longtemps, il y en a
– quand même 49 ;

toujours bons,
parce que c'est leur nature,
– 4, peut-être 5 ;

induits en erreur
par la jeunesse, l'éphémère,
plus ou moins 60 ;

sans aucun sens de l'humour,
– 44 ;

doués pour être heureux
– un peu plus de 20, tout au plus;

apprenant à leurs dépens
– pas beaucoup plus
que le contraire ;

humiliés, frappés par le destin,
sans une petite lueur dans le noir
– 83, tôt ou tard ;

justes
– nombreux, car 35 ;

au cas où cette qualité va de pair
avec l'effort d'empathie
–3;

dignes de pitié
– 99 ;

mortels
– 100 pour 100.

Un chiffre qui n'est pas près de changer.

(Traduit de l'allemand par Robert Kremer)

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