Concilium

1999 / 280

L' art de négocier les frontières

Éditorial

par Felix Wilfred & Oscar Beozzo

Jamais l'histoire n'avait connu autant de frontières que notre monde contemporain, et en aucune période il n'y avait eu transgression des limites aussi fréquemment qu'aujourd'hui. Eriger des frontières et les abattre est à l'ordre du jour. Cette attitude contradictoire ouvre un aperçu sur l'état de l'humanité en ces temps de tension dialectique entre la délinéation des identités particulières — géographiques, nationales, linguistiques, culturelles, ethniques, disciplinaires, sexuelles, et ainsi de suite — et le franchissement vers l'autre bord. Si l'on caractérise le renforcement des frontières comme ethnicisme, tribalisme, nationalisme, etc., leur transgression porte les noms de mondialisme, multiculturalisme, transnationalisme, etc.

AMBIGUÏTÉS ET CONTRADICTIONS

Nous sommes frappés par l'ambiguïté du phénomène de la traversée des frontières. La traversée peut représenter une démarche d'agression qui empiète sur la liberté et l'autonomie du domaine envahi. Elle peut être, soit patente et violente, comme lorsqu'une puissance fait intrusion sur le territoire — physique, spirituel, culturel, etc. — de l'autre, comme dans le cas des colonisations de toute sorte, soit occulte et subtile mais non moins destructrice, comme dans la transnationalisation du capital et l'homogénéisation des cultures. L'ambiguïté marque aussi les revendications et les plaidoyers concernant l'affirmation et la négation des frontières. L'exemple le plus manifeste est celui de la philosophie économique qui appelle à la levée de toutes les barrières, pour que le capital et le marché puissent entrer et jouer à leur aise leur jeu impérial tout en imposant de sévères restrictions à la mobilité de la main-d'oeuvre, appelant à ouvrir le marché du Sud au nom de nobles sentiments comme un [8] monde planétaire, tout en décrétant des embargos et en lançant des fatwas économiques contre le passage des biens venus du Sud.

LE NOUVEAU EN MARGE

La transgression des frontières est souvent une affaire de créativité. C'est cet aspect du problème qui offre de grands espoirs de voir émerger de nouvelles identités et apparaître des possibilités nouvelles. Pour être en mesure de traverser, il faut se situer aux marges de l'identité présente ou à la lisière. Se poster aux frontières, c'est prendre une position très avantageuse dans la mesure où l'on peut affirmer son identité d'une manière très créative et critique. Il y a un grand potentiel épistémologique dans le fait d'être à la périphérie, là où la vision des choses est forcément très différente de celle d'un centre où l'on ne comprend peut-être pas ce que signifie la confrontation avec une autre identité, un autre territoire spirituel, disciplinaire, culturel ou religieux. II est intéressant de noter que, sous un autre angle, des anthropologues tels que Victor Turner et Arnold van Gennep ont exploré l'importance critique et cruciale de la liminalité ou du stade frontalier du passage d'un état à un autre dans le cycle de la vie humaine. C'est un moment de formation d'une identité neuve, comme dans le cas où le seuil de la puberté est franchi pour pénétrer dans le monde de la vie adulte.

VIOLATIONS CRÉATRICES

Certains aspects des franchissements de frontières sont illustrés par le phénomène de l' apparition de genres nouveaux en littérature. L'histoire de la littérature est pleine d'écrits qui ont rompu le cadre des classifications conventionnelles et transgressé les canons prescrits pour fonder un genre nouveau, ayant son identité propre. Nous pouvons rappeler ici la Terre vaine de T.S. Eliot et le Nom de la Rose d'Umberto Eco, le genre d'écrits qui échappent aux paramètres établis. Le refus de se conformer à des frontières fermement défendues (le patriarcalisme, par exemple) a déclenché des formes et identités nouvelles, comme le montrent, par exemple, les écrits féministes contemporains. Dans les diverses disciplines universitaires aussi, les oeuvres les plus créatives sont aujourd'hui celles de chercheurs qui défient les frontières conventionnelles des disciplines, se situent dans l'espace interstitiel et explorent des territoires hors des limites. Quant à la vie de tous les jours, sauter la barricade de caste endogame pour [9] trouver un compagnon de vie est un acte de méfiance envers l'orthodoxie sociale convenue dans un social de caste hiérarchique. Mais, souvent, ce sont de tels actes de défi qui provoquent quelque chose de neuf et se posent en modèle pour la formation de choses à venir. Les unions interraciales ou interethniques engendrent une identité physique et culturelle qui n'existait pas auparavant, comme dans le cas du Mestizaje.

Nous pouvons rappeler ici un autre type de franchissement des frontières qui est un défi, la figure archétype de Prométhée. En mettant à la disposition de l'humanité le feu dont Zeus l'avait exclu, il franchit aussi le gouffre entre les sphères humaine et divine. La transgression prométhéenne des frontières est un symbole de résistance aux manières de les définir qui constituent un acte d'exclusion: exclusion de la communauté, du pouvoir, de la participation, et du reste...

Comme le fait de nommer, le marquage des frontières est un acte de pouvoir. Ceux qui définissent les frontières sont aussi, en général, ceux qui gouvernent. Il n'est donc pas surprenant que les marquages de frontières soient le plus souvent des actes de négation. Ils privent des millions de personnes sur notre terre de leur dignité humaine fondamentale et de leurs droits et les consignent dans un abîme de misère, de pauvreté endémique et de famine. Uérection de frontières est faite par les puissances, quelles qu'elles soient, en s'appuyant sur un arsenal idéologique. Un cas typique est celui des rapports entre Nord et Sud. Heureusement, les diverses barrières économiques et commerciales érigées par le Nord et les idéologies qui les accompagnent sont audacieusement contestées par plus d'un Prométhée dans les nations du Sud.

SÉJOUR EN TERRES DIFFÉRENTES ET EXIL

Il est important de noter que le franchissement des frontières existantes et la naissance de nouvelles sont, comme dans le cas de la littérature et des disciplines académiques, une absolue nécessité dans une période historique nouvelle ou un contexte particulier. La réalité outrepasse les frontières et les cadres où elle était contenue et oblige à les franchir et briser les cadres. Il s'ensuit un nouveau dessin du territoire et un nouveau tracé des frontières. Cela peut aussi aboutir à une situation où l'on séjourne dans de nombreux territoires en même temps pour y mener des explorations courageuses. La transgression des frontières, spécialement la tentative d'habiter sur de nombreux territoires, peut heurter la sensibilité de ceux qui se sont [10] accoutumés aux frontières conventionnelles. Il y a souvent un risque à être à la lisière et à cheval sur les frontières, mais ce risque vaut d'être pris en considération de la liberté et de la créativité qu'il implique.

Franchir les frontières n'est évidemment pas un simple événement extérieur. C'est aussi une expérience spirituelle. La dimension intérieure du passage des frontières s'exprime de manière aiguë dans l'expérience de l'exil. L'exil est une dure réalité et, en même temps, une image forte qui saisit certains des aspects poignants de notre vie contemporaine. Ceux qui se trouvent en situation d'exil sont ceux qui ont été forcés de franchir les frontières mais qui nourrissent en leur coeur des liens spirituels et nostalgiques avec l'autre côté. lls ont le sentiment d'avoir perdu ce qu'ils ont laissé derrière eux, mais ce qu'on a laissé derrière soi continue d'être profondément présent chez l'exilé, modelant sa personnalité la plus intime et son identité. L'exil est aussi un état d'esprit qui ne s'accommode jamais d'une situation forcée — physique, intellectuelle culturelle, etc. — mais vit de cette force et de cette liberté intérieures qu'aucune fermeture de frontière ne saurait étouffer. En ce sens, nombreux sont ceux qui, en exil, se trouvent sur leurs propres terres.

DIFFÉRENTES ATTITUDES VIS-À-VIS DES FRONTIÈRES

Enfin, il nous faut aborder la question des identités et du franchissement des frontières en tant que phénomène religieux. C'est un fait que, pour certains types de religions comme le judaïsme, le christianisme et l'islam les limites et les frontières ont une plus grande signification que pour ceux qui appartiennent àdes religions originelles ou à d'autres grandes traditions religieuses majeures comme le bouddhisme, l'hindouisme, le taoïsme, etc. A ce sujet, il est intéressant de rappeler que, ses frontières étant fluides et poreuses, il n'existe pas de définition propre de l'hindouisme, si ce n'est en termes négatifs : un hindou est quelqu'un qui n'est ni musulman, ni chrétien, ni sikh, ni jaïn... Tel n'est manifestement pas le cas de beaucoup d'autres traditions qui ont leurs propres définitions prescrites, de l'intérieur et de l'extérieur, de l'orthodoxie et de l'hétérodoxie, et ainsi de suite. La différence d'attitude à l'égard des frontières dans les différentes traditions religieuses a évidemment des conséquences lorsqu'on en vient au dialogue entre elles. L'élément rédempteur dans la plupart des traditions religieuses est l'expérience de la mystique. Il est capable de passer et de converser invisiblement de part et d'autre des frontières. La mystique est une contestation [11] silencieuse pour dire que les frontières ne sont pas impenetrables et qu'il n'existe pas d'autres voies et moyens pour avancer en dépit des fortifications religieuses visibles.

II

LE CHRISTIANISME ET SES FRONTIÈRES MOUVANTES

Les phénomènes que nous avons observés et les réflexions que nous avons faites nous amènent à nous focaliser sur le christianisme en ce qui concerne le franchissement des frontières. Contrairement à l'impression générale, le christianisme a plusieurs fois redessiné ses propres frontières. Ce fut toujours un acte critique effectué à des moments cruciaux. J'aimerais mettre en lumière au moins cinq de ces moments. La première crise de cette sorte est liée aux temps où les disciples de Jésus étaient à la croisée des chemins, ayant à forger leur identité soit en tant que secte au sein du judaïsme avec une stricte appartenance juive et en suivant les coutumes et traditions, soit en ouvrant la voie de Jésus audelà des frontières ethniques. Ce qui se réalisa au terme d'un grand débat fut, en fait, un acte de déplacement de frontière. L'élargissement de la circonférence du groupe l'amena à réinventer son identité. Si le premier retracé des frontières fut ainsi une affaire d'ethnos — surmontant la tendance à réduire le christianisme en l'enfermant dans des limites ethniques —, le deuxième acte de déplacement de frontières concerna le chronos sur l'arrière-plan apocalyptique d'attente imminente du Ressuscité, on considérait la condition de disciple chrétien comme une affaire de courte durée. La perception de la parousie différée repoussa les frontières temporelles du christianisme, avec des conséquences très importantes. Cela n'ouvrit pas seulement la voie à la consolidation de structures ecclésiales prévues pour une période indéterminée, mais aussi au remodelage de l'identité chrétienne.

Le troisième acte de déplacement des frontières visait à élargir le christianisme de telle sorte que son identité ne corresponde plus à la communauté visible mais coïncide avec le domaine d'un mystère sans frontières. Il suffit de rappeler ici l'ecclesia ab Abel d'Augustin ou, à l'époque moderne, le christianisme anonyme de Karl Rahner. Le quatrième est un cas de contradiction des frontières. C'est la reconnaissance que la raison humaine a sa propre sphère indépendante, qu'il ne faut pas confondre avec la foi, et que les réalités temporelles ont leur autonomie et liberté à l'égard du pouvoir ecclésiastique. [12] Les expériences malheureuses pour tenter d'étendre ce pouvoir sur la science et les prétentions des autorités ecclésiastiques sur le domaine temporel (la théorie des deux glaives) forcèrent l'Église à se retirer de certains territoires et àréajuster ses propres frontières. Et cela, une fois encore, ne pouvait pas ne pas avoir d'implications pour l'identité et la forme du christianisme. Cinquièmement, a eu lieu aussi, durant les dernières décennies, un réajustement des frontières entre Églises au sein du christianisme. La rigidité des frontières a laissé place àune compréhension plus souple, lorsque Vatican Il à employé l'expression importante que l'Église de Jésus Christ subsiste dans l'Église catholique. C'est un autre cas très net de nouvelle découverte de l'identité ecclésiale.

L'histoire n'est pas close. Le nouveau millénaire verra beaucoup plus de déplacements de frontières qui auront des conséquences à long terme pour la construction de l'identité du christianisme. Une question cruciale qui se pose à lui aujourd'hui est de nouveau une question de frontière. C'est celle des frontières avec d'autres traditions religieuses. Elle va certainement occuper notre attention dans les premières décennies du nouveau siècle. Mais, comme je l'ai indiqué dans le premier numéro de Concilium de cette année, la question des frontières ne se résout sans doute pas en concluant le débat actuel entre inclusivisme et pluralisme mais appelle quelque chose d'autre. Et cela me conduit aux deux points suivants.

L'ART DE NÉGOCIER LES FRONTIÈRES:
DÉFI DU NOUVEAU SIÈCLE

Franchir des frontières est une expérience humaine, et il ne s' agit pas seulement de frontières religieuses. Une Église ouverte disposée à entrer en relation avec le monde, avec la société et de nombreux types d'identité, sera de plus en plus confrontée à la question de savoir comment agir quant à la réalité des frontières. C'est la ver sion moderne de la question de l'amour du prochain, constitutive de ce qui est la reconnaissance de l'identité d'autrui — individuelle, col lective culturelle, etc. De même, le thème chrétien traditionnel de la réconciliation doit s'exprimer aujourd'hui à la manière dont nous affrontons la question des limites et des frontières et dont nous les franchissons pour atteindre l' autre dans son identité ou son altérité.

Dans un environnement culturel général où les chrétiens connaissent l'expérience du renforcement de nombreuses frontières et en voient d'autres s'effondrer, d'autres encore se joindre et fusionner, la nécessité du moment est de développer la faculté spirituelle et la sagesse [13] de régler le problème des frontières. Ici, la théologie a un rôle très neuf à jouer. Je veux dice que la théologie ne peut entretenir la relation avec les autres identités en se contentant d'affûter ses outils conceptuels et dialectiques, mais il lui faut cultiver l'art de négocier les frontières. L'inculcation de cet art devrait faire partie désormais de la culture et de la pédagogie dans le christianisme. Cela revient à éduquer les chrétiens et les communautés chrétiennes pour leur donner un véritable esprit d'universalité. En négociant les frontières et en communiquant à travers elles, les chrétiens continueront à découvrir de nouvelles dimensions de leur propre identité de foi. Le caractère expérimental et ouvert inhérent à tout franchissement de frontière et à toute rencontre avec l'extérieur nous conduira à percevoir notre identité de foi de façon toujours neuve. Une bonne part de l'avenir chrétien est à la périphérie, dans les régions limitrophes. La rencontre avec des nouvelles identités ne représente pas nécessairement une menace pour une Église qui se perçoit comme universelle parce qu'elle est communion dans la différence. Qu'est-ce que l'universalité du christianisme, si elle ne devient pas une attitude et un mode de vie qui caractérise la vie et l'esprit des chrétiens ?

FRANCHIR LES FRONTIÈRES ENTRE ÊTRE ET NÉANT. VERS UN NOUVEAU MILLÉNAIRE

L'art de négocier les frontières doit trouver ses racines et son inspi ration dans quelque chose de plus profond. Si l'être et le néant sont les polarités métaphysiques ultimes (paix aux postmodernistes), cela doit se traduire dans une compréhension plus complète et une autre manière d'aborder les frontières. Il faut apprendre à les traverser à partir du pôle de l'être ou de la plénitude aussi bien qu'à partir du pôle du néant. Dans la civilisation de l'Inde ces deux approches sont représentées par la tradition védique et upanishadique de puranam (plénitude), d'une part, et de sunyata (néant) du bouddhisme, d'autre part. N' être capable de traverser que d' un des deux bords peut gra vement handicaper l'entreprise et affaiblir notre compréhension du monde, de l'Ultime et de soi. Les efforts chrétiens pour traverser en direction de l'autre, du différent, se sont faits, en général, en partant du pôle de l'être ou de la plénitude. Cela crée naturellement des problèmes que l'on peut surmonter en activant la faculté de traverser aussi à partir du pôle du néant ou de la vacuité. Le mystère chré tien central, le mystère de Jésus Christ, offre en même temps la révé lation de la plénitude et celle du néant — le vide total de soi-même. [14] De nombreuses frontières qu'on trouve difficiles à négocier et à traverser pourraient l'être en permettant à l'autre pôle d'être représenté dans le mystère chrétien du vide en tant qu'abnégation de soi, et l'on parviendrait ainsi à une perception plus profonde du mystère de Dieu, du monde et de soi. Il y a peutêtre là quelque chose qui pourrait devenir pour le christianisme et sa théologie un programme important au tournant du millénaire.

(Traduit de l'américain par André Divault.)

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