Concilium

1998 / 277 Questions Actuelles

La Fin du Monde est-elle venue?

Éditorial

par Seán Freyne & Nicholas Lash

Est-ce la fin du monde ? Cette question rappelle que les fins font partie de la structure même de l'existence mais que, pourtant, paradoxalement, pour beaucoup d'humains, le monde n'a pas commencé. Parmi la profusion d'écrits d'inspiration millénariste qu'a fait naître déjà la venue de l'an 2000, ce cahier de Concilium tente de présenter une discussion historique et théologique solidement informée dans un cadre de pensée et d'action plus vaste, inspiré par notre sujet.

Est-ce la fin du monde ? Le monde de qui ? Il y a toujours un monde qui prend fin, un monde finit lorsque passe chaque époque, et tout enfant meurt. Mais « le monde », le monde tout entier prend-il fin et, si c'est le cas, comment la fin advient-elle ? En sommes-nous les agents ou est-elle hors de notre atteinte ? Et si la fin du monde est pour demain, devons-nous en envisager la perspective avec terreur ou avec joie ?

Les histoires juives et chrétiennes, à la différence de beaucoup d'autres, ont toujours attendu une fin définitive du monde tel que nous le connaissons. Quand on pèse les conséquences d'une telle attente, spécialement dans l'atmosphère actuelle de vive excitation au sujet de l'an 2000, il est sage de rappeler, avec Aloysius PIERIS, que pour tous ceux qui, dans le monde, comptent avec un autre calendrier et nourrissent d'autres rêves, cette année n'a pas d'importance particulière.

L'an de grâce 2000 n'est qu'un comput approximatif de la naissance du Christ, nous rappelant que, à la différence des rythmes naturels du jour et de la nuit et des changements de saisons, les millénaires, les siècles et même les semaines sont des constructions humaines. L'association symbolique de l'an 1000 se fondait sur les attentes d'un « règne de mille ans » du Christ et des martyrs, tel que le prédisait le livre de l'Apocalypse (21, 4). Mais l'année 2000 n'a pas de telles résonances, malgré ses conséquences pratiques possibles pour nous à l'âge des ordinateurs, où tous nos systèmes informatiques peuvent se gripper. Il n'empêche que l'an 2000 suscite les attentes généralement associées à l'imagination apocalyptique, même sous le vêtement sécularisé de « nouveaux commencements » dans les affaires, l'industrie et autres activités du marché mondial. Ce cahier de Concilium tente une évaluation théologique de ces sujets.

Un point que soulignent plusieurs des articles est la grande diversité des perceptions qu'ont les gens de ce moment perçu comme une transition. Suivant le dualisme de l'apocalyptique classique, ceux qui occupent des positions de pouvoir regardent avec terreur tout changement radical de l'ordre du monde existant, tandis que l'espérance nouvelle que suscite cette vision maintient les faibles la tête hors de l'eau (Marcelo BARROS et Aloysius PIERIS). C'est la raison pour laquelle le pape Jean-Paul II a pris une autre image biblique, celle du jubilé, comme meilleur moyen de donner aux rêves du millénaire un sens de la réalité. L'idée radicale de justice à l'égard des faibles que proclame le jubilé (cf. Is 61, 1-2 ; Lc 4, 16-21) tempère l'attente de l'avenir par le sentiment de l'urgence des besoins présents dans la famille planétaire.

L'an 2000 est aussi le début d'un nouveau siècle, et c'est par une perspective sur la seule fin juste que doit commencer la responsabilité envers le monde dont nous avons hérité et que nous avons façonné. C'est une expérience dégrisante que de recenser les traumatismes éprouvés par nos générations, comme l'a fait si justement et de manière succincte Rosemary Luling Haughton dans son nouveau livre Images for Change. The Transformation of the Society, New York, Paulist Press, 1997. Elle écrit

En moins d'un siècle nous avons connu deux guerres mondiales, plusieurs autres aussi destructrices, l'Holocauste, « la bombe » , l'essor et la chute du système soviétique, la révolution et la rerévolution chinoise, la fin du colonialisme explicite mais la création néocoloniale d'un « Tiers Monde » de nations économiquement dépendantes et appauvries, la prise en main réussie de l'économie mondiale (et donc des gouvernements) par les sociétés multinationales, elle-même liée à la pollution massive par les produits chimiques industriels et agricoles qui mettent en danger les biosystèmes de la terre, la diffusion du sida et la vaste subculture et l'économie souterraine de la drogue. Tout cela en trois générations.

Cette citation pourrait parfaitement servir d'avant-propos à ce cahier de Concilium. Dans la section introductoire, l'actuel contexte des rêves millénaristes est examiné à travers le cinéma et la littérature, avec un aperçu général de l'usage de l'apocalyptique sur l'écran (Michael WILLIAMS) et une vision particulière à travers le regard d'un écrivain, Günter Grass. Son roman la Ratte a saisi de manière fort évocative le scénario de cauchemar de la fin de l'humanité, dont le monde devient l'héritage des rats, seule forme de vie restante. Pourtant, dans la forme même du roman, un dialogue rêvé entre l'auteur et la ratte, qui laisse incertaine l'issue réelle, Karl-Josef KÜSCHEL, estime que Grass garde une certaine place à l'espoir de pouvoir éviter le désastre.

Les perspectives historiques et théologiques de la section suivante éclairent l'espace pour l'espérance, aussi resserré fût-il, que laisse le roman de Grass. La lecture canonique de la Bible, par Teresa OKURE, découvre les liens entre création et eschatologie qui courent tout au long de l'histoire biblique, tandis que Hàkan ULFGARD a mis en lumière à la fois les dangers d'une lecture erronée et les valeurs d'une approche littéraro-contextuelle du livre de l'Apocalypse, y découvrant la riche veine d'espérance chrétienne permanente, exprimée à un moment de crise.

La réserve de la théologie chrétienne touchant l'excitation d'une fin imminente n'est pas toujours respectée dans les récits populaires. La présentation d'Augustin par Lewis AYREs illustre comment un penseur classique abordait la tension entre présent et futur dans l'eschatologie chrétienne, tandis que l'article de Damian THOMPSON documente le débat, montrant comment l'An Mil fut perçu dans les milieux chrétiens, en regardant les diverses attentes engendrées par le « règne de mille ans ».

Les deux contributions scientifiques de la troisième section — cette fois encore àl'encontre des perceptions d'une vision du monde mécaniste, prédominante chez les spécialistes des sciences de la nature — partagent, encore que pour des raisons différentes, la modestie des théologiens en répondant à la question que pose notre titre. Kenneth Hsu, invoquant le principe de Gaia, ne voit dans aucune cause naturelle inhérente de danger pour notre planète étant donné ses mécanismes d'adaptation durant des millénaires, à la différence de Mars, par exemple. Il se demande plutôt si la cupidité humaine ne pourrait pas amener l'ultime catastrophe par la production d'armes de destruction massive. L'exposé accessible fait par Andreas ALBRECHT & Christopher ISHAM des prédictions scientifiques actuelles sur la fin de l'univers est également provisoire, bien qu'il éclaire l'immensité extrême d'un univers encore largement inexploré. « Il nous faudra tout simplement attendre pour voir ce qui se passera », tels sont les derniers mots, modestes à juste titre, des auteurs.

Les articles qui constituent la section finale traitent de thèmes déjà abordés. Stephen O'LEARY, présentant un panorama informatif des raisons sociales et psychologiques données par les sociologues pour la récurrence des rêves millénaristes, conclut que ces explications ne sont que partiellement heureuses. L'auteur plaide pour « une façon d'entendre le millénarisme qui prenne au sérieux la séduction de l'apocalypse sans dramatiser à l'excès notre propre moment historique » . Pourtant, on y a déjà fait allusion, l'urgence du moment présent prend une perspective différente dans d'autres contextes, comme le souligne les contributions de PIERIS et BARROS.

L'article de conclusion, par Jürgen MOLTMANN, montre comment le point de départ de l'eschatologie apocalyptique chrétienne peut jeter une lumière chaude et encourageante sur la perpétuelle question de Dieu, souvent traitée pourtant de façon abstraite. Si nous pouvons admettre avec Moltmann que les espérances et les peurs que suscite l'histoire ne peuvent se réaliser pleinement dans l'histoire, nous pouvons aussi apprendre de Dieu la confiance que ce que nous craignons le plus, à savoir le cauchemar d'une damnation que nous ferions de nos mains dans l'histoire, peut ne pas se matérialiser à la fin.

(Traduit de l'anglais par André Divault.)

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