
1998 / No. 276
Expérience des Femmes et Saintes Écritures
Éditorial
par Elisabeth SCHÜSSLER FIORENZA
Ce cahier de Théologie féministe de Concilium explore, dans la première partie, les expériences des femmes 1 qui transgressent les limites fixées et l'autorité revendiquée par les Écritures et il étudie leurs relations difficiles avec des canons et des Écritures hégémoniques. Dans la deuxième partie, il explore les paroles et les pratiques des femmes en tant que sacrées et réclame le pouvoir des souvenirs des femmes, de leurs mots, traditions et textes comme héritage durable et viatique dans les luttes de libération et de transformation. Cependant, ce cahier n'entend pas être un simple recueil d'articles sur l'herméneutique biblique féministe. Il cherche au contraire à élargir la discussion au plan théorique pour mettre en évidence le travail féministe critique sur les canons scripturaires masculins des diverses religions du monde et la revendication du pouvoir sacré qu'ont les femmes de nommer
Dès ses débuts, la théologie féministe chrétienne s'est battue avec l'autorité et l'interprétation de la Bible. Si certaines féministes ont rejeté la Bible comme entièrement patriarcale, d'autres ont souligné qu'elle est une richesse dans la lutte de libération. Cependant, le présent cahier n'est délibérément pas conçu comme une démarche d'herméneutique biblique, car cela en limiterait la portée et la perspective au canon des religions bibliques. Au contraire, nous en avons choisi le titre, les Écrits sacrés des femmes, pour signifier une approche plus ouverte et interactive des textes sacrés. Aussi ce recueil cherche-t-il à explorer les écrits et les traditions auxquels les femmes du passé et d'aujourd'hui ont accordé autorité ou qu'elles ont rejeté [8] comme étant leurs « Saintes Écritures ». Il tente d'étudier comment les écrits deviennent sacrés pour les femmes et comment des paroles de femmes deviennent Écriture pour d' autres femmes.
Une approche féministe critique des Écritures sacrées, soutiennent les contributrices, ne peut se cantonner dans les limites du texte écrit ni du canon. Elle doit au contraire transgresser le paradigme canonique textuel, parce que le choix historique de certains écrits comme canoniques et l' exclusion d' autres textes a réduit au silence ou marginalisé les voix et les manières de voir inacceptables pour le groupe dominant qui finit par s' identifier comme « orthodoxe » . Par là même, la canonisation des textes a refusé aux femmes l'autorité sacrée de la parole. Une herméneutique féministe polyphonique ne peut accepter ni les frontières religieuses exclusivistes posées par le processus de canonisation ni celles qui sont posées par l'exclusion des femmes de la théologie et de l'interprétation scripturaire. En conséquence, une théologie de la libération féministe et critique doit être canoniquement transgressive et échapper ainsi à l'autolimitation biblique.
Les termes Bible et biblique connotent généralement la notion protestante de textes révélés qui servent de lieu premier de l' enseignement d' autorité. Pour éviter ces conceptions autoritaires occidentales, une perspective de comparaison des religions a cherché à développer la notion d'Écriture comme catégorie relationnelle/contextuelle. Cette conceptualisation contextuelle des écrits sacrés, qui ne procède pas des conceptions occidentales de la Bible mais de la fonction des textes sacrés dans les religions historiques, se réfère au types d'expériences religieuses et à la dynamique des relations que les femmes ont eues par rapport aux textes approuvés.
Miriam Levering définit les « Écritures » comme « une classe spéciale de paroles vraies et fortes, classe formée par la manière dont ces paroles particulières sont reçues par des personnes et des communautés dans leur vie commune 2 ». Cette façon générique de comprendre les Écritures met en question la notion occidentale d'Écriture comme étant une forme unique présentant une historique sainte ou une instruction morale pour attirer l' attention sur les relations entre le peuple et ses textes. Elle conteste le principe que les Écritures sont fixées et se limitent aux canons. Elle souligne la porosité et la variabilité des frontières scripturaires et fait prendre conscience que de nouvelles formes scripturaires et semi scripturaires se créent en permanence.
[9] En outre, l'interprétation féministe ne peut conceptualiser son projet comme biblique, parce que la Bible n'a pas seulement servi de moyen pour garder les femmes dans leur état de subordination mais aussi d'instrument de colonisation et de déshumanisation. Parce que son éthos est inclusif, oecuménique et multiculturel, une théologie de la libération féministe et critique ne peut se limiter aux écrits canoniques bibliques, accepter les prétentions d'autorité d'Écritures et de traditions androcentriques, ni se centrer exclusivement sur les enseignements de la Bible. Elle centre plutôt son attention sur l'autorité, l'action et les besoins spirituels des femmes. Elle insiste sur le fait que la « révélation »est donnée en vue du salut de tous, hommes et femmes, sans exception. J' ai montré, par conséquent, dans Searching the Scriptures3, qu'une enquête scripturaire féministe transgressive doit adopter une double démarche critique : elle doit inspecter les Écritures comme an inspecterait le lieu d'un crime et elle doit chercher la « monnaie sacrée » des traditions libératrices perdues et leurs possibilités jamais réalisées.
Mettre l'accent sur les relations entre les Écritures et les gens plutôt que sur l'autorité et la normativité du canon souligne que les Écritures doivent être regardées comme des manifestations historiques contingentes à réinterpréter dans des situations toujours nouvelles. Cette approche peut porter attention aux divers modes de réception et aux différentes manières de scripturaliser qui déterminent le pouvoir de ces textes spécialement approuvés. De plus, en replaçant Bible par Écritures, ce cahier s'efforce aussi d'exprimer les rapports ambigus qu'ont avec la Bible les marginalisés. II n'est pas seulement conscient que le processus de canonisation a choisi les textes qui étaient acceptables aux communautés et aux chefs hégémoniques dans les religions bibliques. Il considère aussi que l'autorité canonique est marquée par un sexe ou mieux qu'elle est kyriarchalisée 4, dans la mesure où elle a été établie dans et par la réduction au silence et l'exclusion d'écrits émanant des femmes et d'autres marginalisés. En conséquence, une herméneutique féministe critique ne privilégie pas les paroles écrites mais cherche à mettre en valeur les traditions des femmes qui, pour la plupart, sont souvent orales.
Bref, ce cahier de Concilium ne cherche pas seulement à explorer les difiiciles relations des femmes avec les canons hégémoniques mais aussi à réclamer la puissance de « la Parole » comme l'héritage des dépossédés dans la lutte de libération et de transformation. Les théologiennes féministes n'ont pas seulement appelé à une interprétation critique des Ecritures mais aussi à une affirmation de l'autorité et de l'action des femmes pour désigner de nouveaux textes sacrés. Cette autorité et cette action sont polyphoniques et à foyers multiples.
Des théologiennes féministes de toutes couleurs ethniques et religieuses n'ont pas seulement cherché à mettre au point de nouvelles méthodes d'interprétation mais aussi cherché de nouvelles Écritures. Les auteurs womanistes ont revendiqué les écrits des Noires comme sacrés, tandis que les théologiennes mujeristas ont déclaré les vies des femmes comme « textes sacrés » et les théologiennes asiatiques ont contextualisé la Bible avec les Écritures sacrées des grandes religions asiatiques. Les femmes africaines et indigènes soulignent l'importance de la transmission orale de leurs traditions sacrées. D'autres ont cherché à créer un « Troisième Testament » en recueillant des historiques révélatoires de femmes contemporaines, ont demandé d' accepter les Écritures de toutes les femmes du monde et pas seulement des Occidentales et ont problématisé les tensions entre les conceptions bibliques juives, musulmanes et chrétiennes. Ce qui est très important, les théologiennes féministes de diverses opinions théoriques et religieuses ont reconnu que leur compréhension des Écritures sacrées ne dépendait pas seulement de leurs convictions religieuses mais de leur situation «dénominationnelle » religieuse.
Pour finir, je voudrais, au nom du Comité directeur de Concilium, remercier le professeur Kwok Pui-lan d'avoir accepté de diriger ce cahier. J'apprécie spécialement qu'elle ait accordé à ce projet son temps précieux et toute son énergie intellectuelle. Sans ses idées critiques et son travail acharné ce cahier n'aurait pas vu le jour.
Nous espérons que ce cahier inaugurera, sur les Écritures sacrées, un riche dialogue féministe interreligieux, à peine entamé, nous en sommes bien conscientes. Certains des articles que nous avions envisagés n'ont pu se concrétiser, d'autres n'ont pas été écrits parce que nous n'avons pas pu trouver d'auteur. Cependant, nous croyons que c'est là un bon début et un pas dans la bonne direction, témoignant des rapports critiques, polyphoniques et multifocaux des femmes avec les Écritures sacrées, qu'elles soient écrites ou orales.
(Traduit de l'américain par André Divault.)
1.[L'auteur écrit wo/men et
explique cette graphie particulière.]
J'écris wo/men de
cette façon à la fois pour indiquer le caractère
problématique du signifiant « woman » et pour
employer le terme comme englobant les hommes (men). Dans les
systèmes de langage dits inclusifs androcentriques/kyriocentriques,
nous, les wo/men, devons toujours « réfléchir
à deux fois » pour nous demander si nous sommes visées.
Cette façon d'écrire invite les lecteurs masculins
àapprendre comment « réfléchir à deux fois
» et décider si l'on s'adresse à eux.
2. Miriam LEVERING, « Introduction » à M. LEVERING (dir.), Rethinking Scripture. Essays from a Comparative Perspective, State University of New York Press, 1989, 2.
3. Elisabeth SCHÜSSLER FIORENZA (dir.), Searching the Scriptures, 2 vol., New York, Crossroad, 1993-1994.
4. J'ai forgé le néologisme de kyriarchy [dérivé du grec : la règle du kyrios, c'est-à-dire du seigneur/maître/père/mari, en allemand Herr-schaft] pour signifier que les textes et les traditions ne sont pas seulement androcentriques mais kyriocentriques, c'est-à-dire formulées dans l'intérêt de l'élite des hommes blancs occidentaux instruits. Le « genre » (gender) en tant qu'instrument de domination est toujours infléchi par la race, la classe, la culture, l'âge et le colonialisme.
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