Concilium

2000 / No. 293

La mondialisation et ses victimes

Éditorial

par Jon Sobrino & Felix Wilfred

Le 11 septembre a été un jour très sombre du xxie siècle. Des milliers de personnes ont été brûlées vives et frappées à mort dans cette attaque insensée des tours jumelles du World Trade Center et du Pentagone à Washington.

Ce crime contre l’humanité est à condamner dans les termes les plus sévères.

Nous avons cependant besoin de faire plus, et de nous demander pourquoi pareille chose.

Les explications abonderaient. Mais nous ne pouvons nous empêcher de penser que, sans doute, un tel acte était symbole de quelque chose de plus que ce constatent les yeux. Dans un monde qui se globalise, avec une disparité croissante aussi gigantesque que les immenses tours du Commerce, et une misère aussi profonde que l’abîme de l’océan, la colère des victimes explose. N’était-ce pas, peut-être, un coup symbolique et un défi porté au Commerce et au Capital transnational qui machine la mondialisation ?

Le processus de la mondialisation a certes créé des modes de communication rapide, stupéfiants, et multiplié à l’infini les échanges d’informations. C’est un aspect très positif de la mondialisation. Les progrès techniques et scientifiques qui l’accompagnent nous poussent à tirer notre chapeau avec respect. Cela dit, il faut ajouter que les nouvelles possibilités de communication ne signifient pas automatiquement l’existence d’une plus grande solidarité, solidarité, qui est une réalité vraiment humaine et intersubjective.

La mondialisation est une maya – le terme désignant l’illusion dans la philosophie indienne classique. Elle crée un monde du faire-croire où les gens habitent heureux. Pensons au monde factice des messages publicitaires, qui offrent des solutions immédiates à toutes sortes de problèmes imaginables, et aux stratégies de marketing agressives capables de changer magiquement le noir en blanc et le blanc en noir. Mais rappelons-nous que cette douce illusion est bonne pour les possédants et pour les puissants de ce monde. Nous devons être réveillés et tirés de cette illusion par les pauvres qui ont leurs deux jambes bien plantées dans le sol, dans la réalité. Les victimes nous disent que leur monde est celui du combat pour la nourriture, l’eau, le logement, l’éducation de base, les soins médicaux élémentaires, et ainsi de suite. C’est un monde très différent de celui qui peut apparaître du haut des tours du Commerce et de la Bourse. Le monde de la maya ne peut être un lieu pour juger de la situation du monde et dresser des plans pour son avenir. Il nous faut demander aux victimes de notre monde actuel ce que leur a apporté la mondialisation. Leur a-t-elle réellement apporté une plus grande humanisation ou plus de pauvreté et de destruction ? Quelles espérances et quelles aspirations manifestent les pauvres de la planète ? Quel serait éventuellement leur programme pour notre monde ?

Une autre illusion que crée la mondialisation est que notre monde devienne uni. Mais la rude réalité est que l’humanité n’a jamais été aussi fragmentée qu’aujourd'hui. Car, la mondialisation, en dépit de son apparence, est en fait un processus d’exclusion. Si l’on croit que le monde est un parce qu’il offre de plus grandes chances de profit en élargissant transnationalement les capacités du marché ou en rendant la main-d’œuvre disponible par-delà les frontières, cela ne peut compter pour une plus grande unité de l’humanité, si ce processus signifie en même temps une exclusion des gens. Au temps de la féodalité, les pauvres paysans étaient demandés, même s’ils étaient soumis ; dans le capitalisme industriel, les ouvriers étaient demandés, même si on leur refusait souvent le juste salaire. Mais aujourd'hui, avec la mondialisation, nous en sommes venus à une situation où les pauvres sont de trop. Ce sont eux les victimes dont nous parlons. Ils sont devenus « surnuméraires » (redundant). Partout, l’émergence d’une sous-classe, du fait de la mondialisation, est facile à constater pour tout un chacun. Un regard sur la situation dans les pays développés du Nord – pour ne rien dire de celle du Sud – montrerait à quel point le chômage est devenu un problème grave, alors que la « nouvelle pauvreté », comme on dit, semble s’emparer des plus faibles et des plus pauvres, même dans ces pays. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une plus grande unité de la famille humaine qui, simultanément, sera aussi la poursuite d’une plus grande justice. Il y a une indissociable relation mutuelle entre unité et justice. L’unité que promet la mondialisation, elle ne la réalise pas, parce qu’il lui manque la justice, et c’est pourquoi il ne peut y avoir d’unité crédible dans le monde. Le réel problème n’est pas la modernité, mais l’égalité des chances pour y accéder.

La mondialisation est aussi un processus culturel. La logique même d’une mondialisation qui a l’économie pour moteur appelle à l’homogénéisation de la culture, de la production et de la consommation, ainsi que du mode de vie. La mondialisation semble admettre la diversité culturelle aussi longtemps qu’elle est au service de la sous-culture dominante que tente de créer la mondialisation sur l’ensemble de la planète. De ce fait, les diversités culturelles des peuples et nations se transforment de plus en plus en objets de musées. D’autre part, le processus même d’homogénéisation culturelle inhérent à la mondialisation a amené la reviviscence et l’affirmation des identités culturelles, ethniques et religieuses. Le résultat net est un monde d’escalade des conflits et de fragmentation.

Trop peu serait fait si ce cahier de Concilium se consacrait uniquement à une critique de la mondialisation. La critique de la mondialisation n’est pas une invitation à adopter une attitude archaïque et anti-moderne. Nous invitons les lectrices et lecteurs à discerner, derrière la critique, l’ardent désir d’un ordre des choses différent, pour une plus grande solidarité humaine.

Une vision de la mondialisation inspirée par la foi nous amène au cœur même de deux préoccupations chrétiennes majeures : l’unité de la famille humaine ou l’idéal d’universalité, et la réalité des pauvres. Sur ces deux questions, il nous faut mener une réflexion critique, avec beaucoup d’espérance. Ce cahier de Concilium entre dans les aspects bibliques et théologiques du rêve d’unité de la famille humaine du point de vue privilégié des victimes actuelles de notre monde. Ici, comme nous le constaterons, unité et justice se construisent grâce aux pauvres et aux victimes de ce monde et à tous ceux qui se tiennent à leur côté. Si nous écoutons les cris des victimes, si nous prenons au sérieux notre foi chrétienne, la tradition prophétique de la Bible et la tradition de Jésus et si nous prêtons attention à la tradition plus récente de Medellín, nous nous apercevrons que tout cela a quelque chose à nous dire. Ces traditions nous appellent à démasquer les faux-semblants et les mensonges que présente la mondialisation. Nous sommes appelés à pratiquer le huitième commandement qui interdit mensonge et fausseté. « Malheur à ceux qui appellent le mal bien et le bien mal, qui font des ténèbres la lumière et de la lumière les ténèbres » (Is 5, 20). La suppression de la vérité, allant de pair avec l’injustice, est un péché primordial de l’humanité, qui conduit à la déshumanisation ( Rm 1, 18-24). Tout jugement ou évaluation au sujet de la mondialisation doit s’établir suivant ce critère : dans quelle mesure apporte-t-elle la vie ou la mort à la majeure partie des gens sur notre planète. Le discours sur la mondialisation doit juger en fonction de sa trajectoire générale : va-t-elle dans le sens d’un dévoilement de la réalité ou apporte-elle la mort sous forme de pauvreté, d’exclusion, de discrimination, et le reste ? La tradition johannique l’affirme très clairement. Le Malin est un meurtrier et un menteur, et dans cet ordre-là (Jn 8, 44). Il couvre le mal de ses actions avec ses mensonges.

L’utopie de l’unité pointe vers la totalité. Cependant, ce tout ou ce « global » doit être humain et doit, en effet, pointer vers la totalité de la famille humaine symbolisée dans la vision de Jésus, celle du festin du Royaume que Dieu a préparé pour les pauvres et les victimes de ce monde, et dont n’est exclue aucune personne de bonne volonté. La totalité ou l’universel devrait s’étendre jusqu’à inclure chaque personne humaine et tous les humains. Elle devrait respecter la diversité parmi les gens en matière de religion et de culture, de valeurs et de symboles. Cela serait différent de toute juxtaposition des gens et, pire encore, de toute homogénéisation d’eux-mêmes et de leur vie. Les diverses traditions religieuses convergent, à travers des formes et des symboles différents, pour projeter une unité future de l’humanité. La réalisation de cette utopie, tellement présente dans la vision de Jésus, appelle aussi à adopter les moyens appropriés que Jésus lui-même a indiqués, à avoir que le Royaume de Dieu est une réalité promise aux pauvres (Lc 6, 20). Par conséquent, l’utopie de la famille humaine comme un tout unifié devrait placer le pauvre en son centre.

Du point de vue de la foi, la mondialisation, telle que nous la connaissons aujourd'hui, a besoin d’une rédemption, car elle continue de produire quantité de maux. Là encore, la tradition biblique chrétienne nous dit que la rédemption vient des pauvres et des méprisés de la terre. Le symbole central de la rédemption est le crucifié et ressuscité. Le peuple crucifié rachèterait la mondialisation en vainquant la « civilisation de la richesse » par sa « civilisation de la pauvreté ». Les pauvres et les victimes ne sont pas simplement, après tout, ceux à qui l’Évangile s’adresse ; ils sont aussi les sujets historiques actifs qui préparent le festin du Royaume de Dieu où des peuples de l’Orient et de l’Occident viendront s’asseoir à la même table (Mt 8, 11).

C’est cette vision et ces pensées qui ont inspiré le présent cahier de Concilium sur « la mondialisation et ses victimes ». L’importance du thème va sans dire. Nous savons que beaucoup a été dit et écrit sur la mondialisation à différents niveaux. Mais on n’a pas assez réfléchi au phénomène d’un point de vue théologique. Le présent cahier veut être une modeste contribution dans ce sens. Il se compose de quatre parties. La première examine de manière critique les diverses dimensions de la mondialisation, économiques, culturelles, etc. Elle est suivie d’une deuxième partie qui critique le phénomène du point de vue biblique et théologique. La réflexion théologique sur la question n’entend pas être une entité indépendante en soi. Les réflexions théologiques s’insèrent, sous différentes formes, dans la texture des diverses contributions que nous présentons ici. Elles forment ensemble un discours théologique qu’il sera nécessaire de poursuivre et d’approfondir. La troisième partie, sans aucune prétention à offrir une description exhaustive, présente des éléments importants sur la manière de percevoir la mondialisation dans les divers continents. La quatrième partie offre une alternative à la mondialisation d’aujourd'hui, « l’utopie de la famille humaine », du point de vue des diverses religions et de la tradition biblique chrétienne. Cette partie s’achève par une réflexion sur la nécessité pour la mondialisation de recevoir des victimes une rédemption.

La cahier se termine par la chronique d’une Marche pour la paix à Butembo, au Congo, le 24 février 2001. C’est une expression de la « mondialisation de qualité », de l’universalisation de la solidarité et de l’espoir.

(Traduit de l’anglais par André Divault.)

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