Concilium

2001 / No. 292

En quête de valeurs universelles

Éditorial

À la recherche de valeurs universelles

par Karl-Josef Kuschel et Dietmar Mieth

La complexité croissante de la situation mondiale, due à la globalisation des marchés, a déclenché, sur le plan interculturel, un vif débat sur la possibilité et l’urgence de valeurs, de normes et de règles morales et éthiques à validité universelle, reconnues par tous les peuples et tous les États, par toutes les religions et les cultures. Aujourd’hui, l’opinion publique s’attend plus fortement que jamais à ce que les représentants des religions mondiales mobilisent leurs ressources spirituelles et sapientielles pour promouvoir la paix et la justice à l’échelle mondiale. Le Peace Summit of Religious Leaders à New York, un congrès auquel avait convié Kofi Anan, secrétaire général des Nations unies en septembre 2000, est une preuve éloquente de ces attentes.

Par ce cahier de Concilium, nous entendons apporter notre part à ces débats sur les valeurs universelles. Dans la Ie partie, nous documentons tout d’abord des échos dans les Églises et mouvements. Ainsi, dans son discours du 27 avril 2001 devant l’Académie pontificale des sciences sociales, le pape Jean-Paul II s’est prononcé en faveur d’un « code éthique commun » de l’humanité. Il est convaincu en effet que les normes de la vie sociale doivent être cherchées dans l’être humain lui-même, dans « l’humanité universelle telle qu’elle est sortie de la main du Créateur » : « une telle recherche est incontournable si la globalisation ne doit pas être synonyme de relativisation absolue des valeurs et d’homogénisation des styles de vie et des cultures ». Nous avons reproduit ce texte en son intégralité.

Nous documentons également une prise de position importante du Conseil mondial des Églises, à l’occasion de la VIIIe session plénière du Conseil œcuménique à Harare. Dans son rapport, le catholicos Aram Ier , président du Conseil, exigeait « l’élaboration d’une éthique fondamentale commune ». Il signala comme exemple d’une telle « éthique globale » la déclaration du Parlement des religions du monde de 1993. Nous citons les passages les plus importants de ce rapport. Nous sommes particulièrement reconnaissants à Konrad Raiser, secrétaire général en exercice du Conseil œcuménique, d’avoir accepté, malgré les délais très courts, de compléter, à la lumière des développements les plus récents, sa prise de position sur le thème « Ordre mondial et éthique universelle », et d’avoir mis sa contribution à la disposition de Concilium.

Comme on le sait, le Parlement des religions du monde avait fait, en 1993, une première déclaration programmatique concernant des questions relatives à une « éthique planétaire ». Cette déclaration, dont Christine Hasselmann décrit la genèse, est un point de cristallisation d’efforts complexes en vue d’un dialogue interreligieux et de recherches comparatives de science religieuse. Il y apparaît que les religions, « indépendamment du maintien de leurs revendications à la vérité », peuvent s’efforcer, en puisant dans leur propre foi et dans leurs « ressources spirituelles et sapientielles », de faire prendre conscience de l’ambivalence du processus de globalisation économique et de mobiliser des forces antagonistes contre l’uniformisation d’une part, et le relativisme de l’autre. Günther Gebhardt (Tübingen) montre comment la déclaration de Chicago sur l’ethos planétaire a été reprise et complétée de manière remarquable et actualisée face aux défis globaux en 1999, lors de la session du Parlement des religions du monde au Cap (Afrique du sud).

La IIe partie contient des contributions ayant trait à la théologie fondamentale et à l’éthique. Elle s’ouvre par une réflexion proposée par Hille Haker, spécialiste de théologie morale, sur le motif de la compassion envisagé par J. B. Metz comme « programme mondial du christianisme ». Il s’agit d’un motif religieux, certes, mais ce motif peut être transposé en concept éthique. La contribution de Francis Schüssler Fiorenza (Harvard University, Cambridge, Massachusetts) sur des questions de justice universelle dans la relation entre pluralisme et autonomie culturelle clôt la IIe partie.

La IIIe partie contient des exposés sur l’application concrète des visions de valeurs universelles. Hans Küng, dans une perspective de théologie chrétienne œcuménique, et Friedhelm Hengsbach, dans une approche d’éthique sociale chrétienne, analysent, chacun à sa manière, les problèmes de l’économie mondiale à l’ère de la globalisation, notamment ceux des réseaux commerciaux et marchés financiers internationaux. Tous deux sont soucieux de « démystifier la globalisation » et de « mettre à jour la répartition réelle du pouvoir », afin d’y réfléchir d’un point de vue de l’éthique sociale, pour le plus grand bien de l’humanité, et de se demander comment les améliorer réellement. Leur approche du problème de l’économie globale et leur conception ont beau diverger, ils n’en sont pas moins d’accord pour dire qu’une amélioration de la situation sociale en de nombreux pays ne peut se faire sans une extension des contrats internationaux et sans un renforcement, voire une transformation des institutions internationales. Hans Küng est convaincu qu’une économie globale de marché ne porte de fruits « que si elle s’appuie sur une société civile intacte, fondée sur des valeurs et des standards fondamentaux ». Friedhelm Hengsbach, quant à lui, souligne l’importance de l’espace public critique des ONG (organismes non gouvernementaux) et du fait « qu’une opinion publique globale naît et s’incarne dans des acteurs globaux de la société civile, comme Amnesty International, Greenpeace, les syndicats et les Églises locales ». Les réflexions proposées dans ce contexte par Johannes Lähnemann (Nuremberg-Erlangen), spécialiste protestant de pédagogie religieuse, sur la transposition pratique de l’idée d’une éthique universelle par le biais de programmes d’apprentissage interculturel et interreligieux sont tout aussi pertinentes.

Notre partie documentaire se subdivise en deux sections. Il nous semblait important, dans la première section, d’illustrer le thème des « valeurs universelles » au travers d’un cas concret du domaine médical et des soins dans une perspective interculturelle et interreligieuse. Ilhan Ilkilic (Tübingen), médecin, réfléchit, en tant que musulman, sur le sujet actuellement très débattu de « l’autonomie des patients » et sur les conséquences qui en découlent pour un patient de religion musulmane au sein d’une société aux valeurs plurielles. Par rapport aux normes et aux valeurs, la tradition musulmane est confrontée en effet, elle aussi, au problème principiel de l’universalité et de la particularité. Les hommes et les femmes, provenant de cultures différentes et vivant dans des cultures différentes, doivent résoudre cette tension au niveau de leur propre conscience morale, une tension qui peut mettre à rude épreuve l’identité personnelle.

La seconde section est placée sous le titre « Où va la théologie morale ? » et traite de la pratique spécifique du magistère catholique et de son refus de la discussion dans l’horizon de la morale. La « notification » adressée et imposée à Marciano Vidal, notre ancien collègue de Concilium, montre que, malgré les paroles du pape citées dans la première partie, l’Église a du mal à considérer les valeurs universelles communes sous l’angle d’une « quête ».

(Traduit de l’allemand par Robert Kremer. )

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