
2001 / No. 291
La constitution oecuménique des églises
Éditorial
Pour une structuration cuménique des Églises
par José Oscar Beozzo & Giuseppe Ruggieri
Une invitation à reconnaître lunité déjà en acte
Les évaluations que font aujourd'hui les chrétiens sur le progrès des Églises dans leur marche vers lunité oscillent entre pessimisme et optimisme. Ce cahier de Concilium veut être au contraire une invitation à un réalisme ouvert, autrement dit à une reconnaissance de ce qui est actuellement possible et, dans la mesure où cela se réalise effectivement, permet en même temps un cheminement ultérieur.
À cette fin, les contributions de ce cahier nentendent pas cependant refaire tout le trajet du dialogue théologique entre les différentes Églises. Ce nest certes pas quon veuille méconnaître limmense chemin parcouru dans la compréhension des positions réciproques sur les difficultés qui ont le plus pesé et pèsent encore dans la division entre les Églises : de la compréhension de lÉcriture et de la Tradition à la doctrine de la justification, aux sacrements et, en particulier, au ministère de lÉglise. Cest plutôt quon veut prendre une certaine distance par rapport au privilège « exclusif » accordé au dialogue doctrinal. Celui-ci, toujours légitime et nécessaire, court en effet un double risque sil ne sinsère pas dans un contexte plus large, qui fasse valoir non seulement la dimension doctrinale de la foi mais tous les éléments de la vie ecclésiale.
Le premier risque est que le dialogue théologico-doctrinal devienne un succédané du cheminement vers lunité. De fait, on a parfois limpression de pouvoir tout dire, du credo sans Filioque jusquà la reconnaissance dun accord substantiel sur la doctrine de la justification, pourvu que rien ne change dans la structuration des Églises et pourvu que rien ne trouble la défense jalouse de leur « identité confessionnelle ».
Le second risque est, à linverse, dinduire à penser que le consensus doctrinal puisse seul amener à la réconciliation des Églises. Au contraire, comme les motifs doctrinaux ne furent pas les seulset pas même les principaux, souventà causer la séparation des Églises, il ne faut sattendre ainsi à ce que, même maintenant, le simple dépassement des divergences doctrinales suffise à conduire vers lunité.
Nous ne pensons pas proposer là des voies nouvelles, mais redire simplement des convictions qui sont communes mais nen restent pas moins un pur acquis théorique, sans devenir opérantes sur le plan concret. Que, par exemple, la cause de la division, au ive siècle, entre les Églises qui reconnaissent le concile dÉphèse, dune part, et les Églises nestoriennes, de lautre, nait pas été la doctrine en tant que telle, on le reconnaît aujourd'hui au niveau le plus élevé dans les Églises respectives. Ainsi, le 11 novembre 1994, le pape Jean-Paul II et le patriarche de lÉglise assyrienne dOrient (de tradition nestorienne) ont signé une déclaration commune où ils ont proclamé « devant le monde » la foi commune dans le mystère de lincarnation du Verbe de Dieu, vrai Dieu et vrai homme. « Lhumanité à laquelle la Bienheureuse Vierge Marie a donné naissance à toujours été celle du Fils même de Dieu. Pour cette raison, lÉglise assyrienne dOrient élève ses prières à la Vierge Marie en tant que Mère du Christ notre Dieu et Sauveur. à la lumière de cette même foi, lÉglise catholique sadresse à la Vierge Marie comme Mère de Dieu et aussi Mère du Christ. Nous reconnaissons la légitimité et lexactitude de ces expressions de la même foi et nous respectons la préférence que chaque Église leur donne dans sa vie liturgique et dans sa piété. Telle est lunique foi que nous professons dans le mystère du Christ. Les controverses du passé ont conduit à des anathèmes prononcés envers des personnes ou des formules. LEsprit du Seigneur nous accorde de mieux comprendre aujourd'hui que les divisions qui se sont produites étaient dues dans une large mesure à des malentendus(1). »
Autrement dit, les divergences doctrinales ne sont pas ramenées à zéro, mais elles apparaissent aujourd'hui sous un jour neuf. Le problème est dès lors de savoir ce qui nous permet aujourd'hui de regarder ces divergences doctrinales sous ce nouvel éclairage, non dramatique et non explosif. Une interrogation analogue est à porter sur laccord catholico-luthérien relatif à la doctrine de la justification.
À lévidence, la réponse est à chercher dans une analyse du contexte historique qui conduisit à donner aux formules doctrinales une importance que nous jugeons aujourd'hui excessive. Et, avec non moins dévidence, il faut se demander si dautres divergences doctrinales, aujourd'hui encore considérées comme causes de division, le sont en soi ou pour dautres motifs.
Cette tâche échappe cependant elle aussi aux objectifs que sest donnés ce cahier. Plus modeste, celui-ci veut suivre une route moins ambitieuse mais non moins nécessaire. Le point de départ est la conviction que lunité entre les Églises, sans être accomplie, est déjà en acte. En disant cela, nous ne parlons pas seulement de lunité de lÉglise, de la note dogmatique que nous professons dans le credo commun des chrétiens : je crois à lÉglise une. En fait, tout chrétien qui se reconnaît dans le symbole de Nicée-Constantinople croit en lunité de lÉglise, qui est uvre de lEsprit dès maintenant mais, jusquà lachèvement eschatologique, attend encore dêtre pleinement manifeste.
Mais nous parlons aussi de lunité entre les Églises, encore quelle ne soit pas encore pleinement en acte et insuffisamment reconnue dans la pratique : lunique foi en Jésus Christ, de nombreux éléments de la vie chrétienne, du culte, de la doctrine et de la discipline, et même de la structure sont déjà, dans une mesure diverse, communes aux Églises chrétiennes. Ces éléments communs permettent de parler dunité en acte, in process, même si elle nest pas complète. Lexemple donné à la rencontre de Toronto, en mai 2000, entre évêques catholiques romains et anglicans, est un signe de la manière dont les Églises peuvent reconnaître et augmenter cette unité en acte(2).
Pour une structure cuménique des églises
Partant de cette conviction, il nous semble important de fixer lattention sur la « structure/structuration » effective des Églises, de telle sorte quelles soient saisies dans leur idonéité ou la réconciliation de leurs diversités mêmes. Il est nécessaire, toutefois, de clarifier le sens de lexpression, pour quon ne lentende pas dans une acception principalement sociologique. Lalande, dans son Vocabulaire technique et critique de la philosophie(3), donnait trois sens au mot « structure ». Le premier est celui de « disposition des parties qui forment un tout, par opposition à leurs fonctions », sens quon rencontre avant tout en physique et en biologie ; le second est celui qui semploie « pour désigner, par opposition à une simple combinaison déléments, un tout formé de phénomènes solidaires, tels que chacun dépend des autres et ne peut être ce quil est que dans et par sa relation avec eux » ; le troisième sens, analogue au précédent, est celui « orientation densemble dominant une mentalité et lorganisant autour dune idée de valeur directrice ».
Il est clair que cest au second sens du terme que nous nous référons ici, en le libérant toutefois de ses connexions avec la psychologie de la Gestalt qui la déterminé historiquement. En effet, dans une considération théologique, on ne peut envisager la structure dans la seule perspective ponctuelle et synchronique, quasi statique, dune forme singulière. LÉglise est une réalité toujours en mouvement, dont la fidélité et lidentité sont garanties par lEsprit. La structure même est donc variable à travers les époques, mais cela nempêche pas dy avoir comme donnée permanente une logique interne de la structure, une disposition, un ordre fonctionnel au bénéfice du tout. Ladjectif « cuménique » ajouté à structuration/structure veut alors indiquer cette logique de lunité ecclésiale qui permet, en sincarnant dans une « ordre » précis, dans une « disposition » précise de la vie ecclésiale, de respecter lunité déjà donnée aux Églises et de souvrir en même temps à une réalisation plus complète de cette même unité.
À ce propos, il est utile de renvoyer au sens originel de « hiérarchie » qui, dans les écrits de lAréopagite, sert à désigner la communication graduelle de Dieu, par laquelle se donnent précisément des « degrés », une disposition interne correspondant à léconomie du salut où Dieu se donne à lhomme, disposition qui doit être reconnue dans lÉglise. Avant de subir sa transposition, à partir du Moyen Âge, pour indiquer le pouvoir dordre et de juridiction diversement gradué, le terme de « hiérarchie » (origine sacrée, ordre sacré, seigneurie sacrée) avait donc un sens emprunté au néoplatonisme, celui dune structure ordonnée de la réalité mondaine et chrétienne qui a son origine en Dieu même(4). Le thème de la « hiérarchie de la vérité », plusieurs fois repris dans ce cahier, ne peut se comprendre sans cette référence.
« Structuration/structure » indique dès lors la traduction en acte de cette disposition, de cette logique inhérente à la communication de Dieu à lhomme, et la « Structuration/structure cuménique des Églises » sous-entend la volonté de faire apparaître, dans le respect de lensemble ordonné des éléments constituant la vie de lÉglise, lintention de Dieu, manifestée en Jésus de Nazareth : que tous nous nous ne fassions quun comme le Père et lui ne font quun.
Ainsi délimité le sens du terme qui veut indiquer lintention des contributions rassemblées dans ce cahier de Concilium, il reste à préciser quelques importantes questions de méthode.
La première concerne le caractère à la fois sapientiel (qui nest donc pas uniquement le fruit de lingénierie théologique) et spirituel (dobéissance à lEsprit) de toute structuration cuménique ecclésiale. Dans le siècle qui vient de sachever, cest Jean XXIII qui a témoigné de cette capacité de faire apparaître la logique interne de la vie ecclésiale. Ce pape, très éloigné de la théologie professionnelle, mais aussi de ce quon appelle communément le « progressisme », et très proche, par fréquentation personnelle, de la sagesse des Pères de lÉglise, eut la sagesse de faire valoir contre le fixisme de la théologie néoscolastique, le caractère vivant de la doctrine ecclésiale. En usant de termes comme « aggiornamento » et magistère « pastoral », il en mit à nu ce que nous appelons ici la structure, et donc la nécessité où elle est de transmettre de manière adéquate aux temps nouveaux la « substance vive » de lÉvangile pour recevoir la « nouvelle Pentecôte » de lÉglise. Laggiornamento nétait donc pas lalternative à la fidélité, ce nétait pas labandon de la substance « immuable » de lÉvangile, mais bien lexpression de sa continuité vivante dans lhistoire(5). Dès lors, la structuration cuménique des Églises considérée comme uvre à la fois sapientielle et spirituelle nest pas avant tout laffaire des théologiens de profession, mais de tout le peuple de Dieu qui, dans la diversité des tâches et des charismes, perçoit les « signes des temps » et la route que lEsprit fait parcourir aux Églises.
La seconde précision concerne léquivoque toujours récurrente de la « séparation » ou, si lon veut, du plus petit commun dénominateur. Il ne sagit pas en fait de séparer, dans la structuration de la vie ecclésiale, un « noyau » cuméniquement pur et dont tous peuvent jouir, par opposition à une scorie accidentelle relevant de la spécificité confessionnelle des Églises singulières. Par analogie avec tout ce que la théologie contemporaine a éclairé par lherméneutique biblique, il nest jamais possible de séparer la substance du message dune interprétation déterminée, puisque cest dans celle-ci, au contraire, que la substance du message doit toujours être tirée. Notre spécificité individuelle et ecclésiale ne constitue pas un accident extérieur et séparable de la grâce qui nous est donnée en commun avec les autres, mais elle constitue le lieu où cette grâce est perçue, accueillie, vécue. En ce sens, il ny a pas de formule résolutoire. Et, de ce point de vue, le mystère de lunité, déjà cru, expérimenté et vécu dans les Églises, est présent dans leurs différences respectives, à condition de les vivre dans une attitude dhumilité et douverture au mystère de lunité qui ne se laisse pas circonscrire par elles. Il faut donc abandonner le mythe dun plus petit commun dénominateur quon devrait élargir et étirer le plus possible pour que nous puissions tous y tenir. Cest le contraire qui est vrai : on doit vivre le mystère de lunité à partir de ses propres différences et en elles. Cela veut dire une « structuration cuménique » des Églises qui restent des Églises diverses et agissent tout de même pour être toujours plus une Église une.
Quon nous permette donc de dannoter les diverses contributions de ce cahier. Nous les reprenons à notre compte, non pour en aire une synthèse mais pour éclairer lintention qui les a fait demander aux différents auteurs.
Le sens du recours au passé
La première partie du cahier est consacrée aux « structures de communion avant les grandes divisions ». Lesprit qui préside à ce regard vers le passé nest pas celui du « classique » qui idéalise les premiers siècles de lhistoire de lÉglise et pense quil est aujourd'hui possible de faire revivre tout simplement les formes du passé. Lhistoire ne passe pas en vain.
Lintention de ce regard sur le passé est diverse. Elle peut sexprimer dune double manière. Parler dune structuration cuménique des Églises aujourd'hui, et donc dune adaptation des formes de vie ecclésiale à lexigence dune « sororité » des Églises qui vivent leur propre diversité de manière « réconciliée », nest pas une simple utopie, ce nest pas un songe. Il y a eu en fait dans le passé une structuration des Églises plus ouverte que lactuelle. Cest pour obéir au principe de réalisme, pour ne pas se lancer dans une fuite en avant sans aucun repère réel, quil convient de regarder ce qui sest passé dans lÉglise.
En second lieu, ce regard vers le passé veut confirmer la validité dun principe herméneutique, aujourd'hui quasi universellement reçu et exprimé de manière efficace par Joseph Ratzinger dans une conférence à Graz en 1976 : « Sil ne nous est pas permis de réduire lhistoire au silence et de refaire le chemin des siècles, il est cependant licite daffirmer que ce qui a été possible durant un millénaire ne peut être chrétiennement impossible aujourd'hui(6). »
Il vaut donc de noter que, durant des siècles, lÉglise a connu le primat structurel de lÉglise locale sur lÉglise universelle (cf. larticle de Dimitrios Salachas) ; que le statut de la doctrine dans lÉglise était divers, puisquelle nétait pas autonome mais substantiellement ordonnée et subordonnée à lannonce et au culte (cf. larticle de Hans-Joachim Schultz) ; enfin, que les canaux de la communion dans les premiers siècles chrétiens étaient beaucoup plus dynamiques (visites, lettres, synodes configurés selon le territoire, etc.) et moins contraints par la reconnaissance monolithique dune discipline unique (cf. larticle dAngelo Di Berardino).
Le primat structurel de lÉglise locale nous paraît être aujourd'hui lune des conditions privilégiées pour une structuration cuménique des Églises. Et cela pour un double genre de motifs. Le premier est que seul ce primat permet la conception et la pratique de lunité de lÉglise comme « unité dans la communion ». Il sagit du reflet du mystère même de la Trinité, motif traditionnel, comme le montre larticle de Salachas. Lunité de lÉglise, alimentée par la communion au corps eucharistique du Christ, ne correspond à aucun des modèles sociologiques et juridiques expérimentés dans le milieu social, mais reflète plutôt le mystère même de la vie divine qui est communion dans la pluralité et pluralité dans la communion. La seule autre analogie quon puisse éventuellement affirmer est celle de lunité entre lhomme et la femme.
Mais il histoire a encore un autre aspect important que seul le primat structurel de lÉglise locale permet de respecter et quaimait souligner le regretté J.-M. Tillard : lÉglise locale, justement grâce à son enracinement sur un territoire, est « lespace humain (géographique, culturel, historique, sociologique) où lÉvangile du Christ accompli à Jérusalem dans la Pâque du Christ et dans la Pentecôte qui en libère leffet saisit tout lhomo (lhomme) et lhumus (terreau) où il germe, lhomo en tant quhumus, lhomo et lhumus(7) ». Cest donc le caractère concret, historique, de la grâce, qui est toujours grâce pour quelqu'un en un lieu déterminé et à un moment de lhistoire, qui se manifeste dans le primat structurel de lÉglise locale. Cest pourquoi la diversité, vécue dans la communion, est vraiment témoignage de la sagesse divine « multicolore » (cf. Ep 3, 10).
Dautre part, on ne peut se méprendre sur ce primat de lÉglise locale pour faire de celle-ci lalternative de lÉglise universelle. Comme la récemment précisé W. Kasper, laffirmation que lÉglise une se fait dans les Églises locales et à partir delles (in quibus et ex quibus) ne signifie pas que lÉglise universelle est la somme et le résultat des Églises locales, comme si elles étaient des provinces et des articulations de lunique Église universelle. LÉglise une est un don de Dieu et non le résultat de laction humaine den bas. Elle est le fruit de lunité du Père, du Fils et de lEsprit qui se donne dans chaque Église locale, surtout dans son actuation suprême, c'est-à-dire dans leucharistie. Église locale et Église universelle se compénètrent mutuellement. Affirmer un primat ontologique et chronologique de lÉglise universelle sur les Églises locales nest pas la voie obligée pour affirmer ce caractère de grâce de lunique Église(8).
Lintégration et subordination nécessaire de la dimension doctrinale à lannonce et à la célébration liturgique, thème traité dans larticle de Schultz, a pour fonction, dans lintention des directeurs de ce cahier, de dédramatiser le conflit doctrinal entre les Églises. Puisquelle sert au contraire à ce quelles convergent beaucoup plus profondément dans la foi, dans lannonce et dans le culte. Mais cette dédramatisation de la diversité doctrinale ne veut pas dire relativisation de la vérité chrétienne. Il faut en effet distinguer doctrine et vérité. La doctrine est une des formes sous lesquelles sexprime la vérité, quon saisit beaucoup plus profondément dans la confession reconnaissante de lÉglise. Du reste, il est important de saisir, précisément pour une structuration cuménique des Églises et pour une reconnaissance encore plus fidèle de la vérité, comment elles ne doivent pas être liées à la forme controversiste de proclamation de la vérité(9).
En effet, il y a aussi des « époques » (au sens heideggérien du terme) dans la vérité chrétienne(10). Les croyants « errent » dans son orbite, donnant figure à des représentations de la vérité qui marquent les segments du « temps chrétien ». Dans ces figures ou « errements » de la vérité se traduit la fatigue de la conversion au Seigneur de ceux qui ont écouté sa voix, la difficulté de faire « plier » dans ladoration du Crucifié les diverses conceptualités humaines.
Un carrefour important a certainement été le moment où lon est passé du primat de la « confession » et de linvocation à celui de la « détermination » de la vérité. Cest lépoque que Schultz a particulièrement étudiée dans ce cahier.
Une autre « époque », un autre « errement » dans lorbite de la vérité chrétienne fut sans aucun doute constitué par lavènement de la théologie comme « science »(11). Cest la nouvelle culture urbaine qui sintégrait ainsi dans le savoir chrétien. Mais cette opération comportait un risque auquel les générations suivantes ne furent pas assez attentives : la perte de la connotation de la connaissance de la vérité comme expérience rendue possible par la communion vécue avec le Christ(12). La vérité, dans la réflexion théologique ultérieure, serait pensée sous le « poids de la scission(13) » entre le moment théologique doctrinal et la communion vécue avec le Christ, la vie chrétienne dans sa dimensions spirituelle. Ainsi les théologiens perdent presque complètement de vue le fait que « le concept plein de vérité que nous offre lÉvangile consiste proprement dans la représentation vivante de la théorie dans la pratique, du savoir dans lagir. Si vous observez la parole alors vous connaîtrez la vérité (Jn 8, 32) (14) »
Enfin, il faut ici mentionner une autre « époque » de la vérité, celle qui culmine dans le concept catholique moderne de dogme. Elle est un produit de la division des Églises dOccident. Le trait le plus significatif de la conception de la vérité nest plus désormais dans la détermination de son contenu, mais dans celle de son devenir, de la manière dont on peut lobtenir. « En dautres termes, la réponse à la question : quest-ce quun dogme ? est surdéterminée par la réponse à la question : quest-ce qui, au sein de lÉglise catholique, peut devenir un dogme ?(15) » Et ce fut une réponse élaborée avant tout dans le climat de la controverse antiprotestante, à travers Stapleton, Bellarmin, Gotti et dautres encore. On a la définition pour ainsi dire « ultime » du dogme dans la théologie catholique moderne, qui sera ensuite reprise par Vatican I, avec Philippe Néri Chrismann qui, influencé par le jésuite François Veron, dira que « le dogme de foi nest rien dautre quune doctrine ou vérité révélée par Dieu, qui est proposée à croire par [un acte de] foi divine moyennant un jugement public de lÉglise, dune manière telle que la doctrine contraire soit condamnée comme hérétique(16) ». En dautres termes, la vérité est ici conçue en fonction de la défense de sa propre spécificité (lautorité du « jugement public », c'est-à-dire du magistère de lÉglise catholique) et en fonction de la délimitation de lhérésie. Apparaît un concept de vérité comme confin, visant à délimiter ce qui différencie de lautre. Mais ce concept nest possible que dans le contexte dune rupture de la communion et a pour fonction de maintenir cette rupture.
Le matériel offert dans le dernier des articles regardant le passé (Di Berardino) a pour fonction, toujours selon lintention des directeurs de ce cahier, de différencier les ministères et les canaux de lunité dans lÉglise. Notre temps, avec la rapidité accrue des communications, nous fait courir le risque de réduire à zéro cette multiplicité des temps et des procédures qui, dans lÉglise antique, servaient à résoudre les conflits. Réduction à zéro qui à celle qua opéré le centralisme excessif de Rome durant le IIe millénaire.
Les perspectives pratiques
La deuxième partie de notre cahier est consacrée aux « perspectives pratiques ». La tentative est de mettre en évidence comment certains acquis attendent leur traduction dans la pratique, comment il est possible ainsi de reconnaître lunité en acte.
Mais, dabord, à ce propos justement, nous ne pouvons taire une certaine carence de notre cahier. En effet, lauteur contacté pour traiter le sujet « La foi exprimée dans le culte des Églises comme fait le plus grand de leurs divisions » na pas rempli sa tâche. Il semble pourtant aux responsables de ce cahier que cest là un nud décisif pour comprendre ce quon appelle la « structuration cuménique des Églises ». Il ne sagit pas en effet dun programme velléitaire mais, en premier lieu, de la reconnaissance de lexistant. Cétait un aspect très cher à un grand théologien cuménique, E. Schlink, qui soulignait parmi les « structures fondamentales de lunité universelle » au moins deux données dont il est bon de se souvenir par une citation de son uvre principale(17). « 1. Puisque Jésus Christ, dans la force de lEsprit Saint, est vraiment présent et se donne dans la liturgie de toute Église locale, lÉglise universelle ne naît pas comme la somme des Églises locales, mais cest une réalité dans toute Église locale. 2. Lunité de lÉglise universelle ne consiste pas en lidentité de la formule de confession, de lordo liturgique et des ministères, mais dans le fait que chaque Église avec sa confession et dans lordonnance de sa liturgie et de ses ministères sert lunique Seigneur de lÉglise. » Cest donc en cohérence avec ces prémisses quil invitait à tourner vers les autres communautés un regard despérance, sans se limiter aux affirmations dogmatiques mais en tenant compte de la globalité de leur vie : liturgie, témoignage, piété, etc.
Si le culte, qui veut dire présence concrète de lEsprit du Ressuscité au milieu des croyants, constitue un lieu primordial où, nonobstant les différences, on puisse reconnaître une unité en acte des Églises, on noublie pas les autres acquis : la conviction de Vatican II dune hiérarchie des vérités, dérivant du rapport entre le fondement et la fin, dune part, et les moyens, de lautre (Otto Hermann Pesch) ; les ouvertures cuméniques rendues possibles par la nouvelle codification de lÉglise catholique, surtout à la lumière du nouveau Directoire cuménique de 1993 (Alphonse Borras et Astrid Kaptijn) ; la présence dans la pratique actuelle des Églises, Église catholique comprise, dune synodalité qui nimplique pas seulement les évêques mais, fût-ce de manière initiale et timide, tout le peuple croyant (Pierre Vallin).
À côté de ces acquis, il faut en rappeler dautres, dun genre un peu différent, ceux des « gestes ». Le terme « gestes » apparaît dans un passage central de la constitution Dei Verbum 2 de Vatican II, où il est dit que léconomie de la révélation chrétienne se réalise « en gestes et en paroles ». Ce passage se référait à la célébration sacramentelle où, précisément, des gestes symboliques veulent signifier, avec les paroles qui les accompagnent, la res, la réalité à quoi est ordonnée la célébration(18). Dans lhistoire il y a aussi des gestes dans lesquels, à lanalogie de ce qui se passe dans la célébration sacramentelle, lEsprit rend possible une communication de Dieu à lhomme. Il nest pas exagéré de voir un de ces gestes dans la journée mondiale de prière pour la paix doctobre 1986, à Assise (cf. dans notre cahier larticle de Faustino Teixeira). À notre avis, Assise reste un geste dont il faut encore comprendre toute la richesse. En effet, Assise sest avéré un événement en quelque sorte paradoxal.
Sans parvenir à une prière commune pour la paix, les représentants des religions ont prié, dans une unité de temps et, dune certaine manière, despace, pour le même but : la paix, en suivant, cependant, les canons, les rites et les contenus de la tradition religieuse propre à chacun. La diversité a été ainsi entourée dun réseau de gestes communs, allant presque à faire de la diversité quelque chose de sacré et dintangible. Et tout cela à linitiative de lévêque de Rome.
Toutefois, Assise nest pas lunique geste où est apparue une reconnaissance positive de la diversité. Celui-là sadressait à la diversité religieuse en tant que telle. Mais le pontificat de Jean XXIII et le concile ont inauguré une série de gestes de sens opposé à ceux qui avaient prédominé durant la longue saison dinimitié entre les Églises du IIe millénaire chrétien, des gestes exprimant lexistence entre les Églises dune communion plus grande que celle « formellement reconnus » dans la doctrine. De quel poids « théologique » ont pesé ces gestes ? Cest linterrogation qui court à travers larticle dAlberto Melloni(19).
Enfin, on ne pouvait omettre dans ce cahier le thème du service pétrin. Par reconnaissance commune, partagée aussi par Paul VI et lactuel évêque de Rome, la papauté constitue lun des obstacles principaux sur la route dune parfaite unité visible des Églises chrétiennes. Mais le même pape Jean-Paul II a invité, on seulement les catholiques mais aussi les autres chrétiens, à repenser les modalités dexercice du service pétrin. Reconnaître lunité en acte dans les Églises implique donc laccueil de cette invitation. Elle est, comme telle, une grâce aujourd'hui donnée aux Églises. Prospecter de nouvelles formes de lexercice du ministère pétrin (cf. larticle de Giuseppe Alberigo) devient dès lors une voie obligée pour mettre en uvre une structuration cuménique des Églises.
Un présage
La publication du document Dominus Jesus a mis en émoi tous les chrétiens. Même certains milieux de la Curie romaine nont pas manqué dexprimer leur perplexité. Nous donnons ici une documentation sur la réception de document, surtout en milieu allemand.
On a observé à juste titre que, prises isolément, on peut tirer à la lettre toutes les affirmations de Dominus Jesus de certains des textes du concile de Vatican II. Lon peut aussi reconnaître que, devant tant de fuites en avant, il est juste de répéter, fût-ce de manière exaspérée, quelques convictions. Mais il semble manquer surtout à ce document la reconnaissance de ce que lEsprit a opéré dans les Églises pendant ces quelques décennies, dans la force même de lévénement conciliaire qui serait lu dans ses lignes inspiratrices centrales et qualifiantes. Une reconnaissance qui ne saurait se limiter à des acceptations formelles mais qui doit comporter une adhésion joyeuse à ce que lEsprit dit aux Églises. Le présage est alors que la dialectique que maintient ce document soit un rappel utile, pour un accueil encore plus large des grandeurs de Dieu dans lhistoire.
(Traduit de litalien par André Divault.)
(1) La Documentation catholique, 2106, 18 décembre 1994, 1069 (italiques de lauteur).
(2) Cf. surtout le rapport de J.-M. R. Tillard, dans Il Regno Documenti 45, 2000, 596-600.
(3) Presses Universitaires de France, Paris, 121976, 1031-1032.
(4) Cf. R. Roques, Lunivers dionysien. Structure hiérarchique du monde selon le Pseudo-Denys, Paris, 1954.
(5) Cf. G. Alberigo, « Teologia fra tradizione e rinnovamento nel magistero del patriarca Roncalli », dans V. Branca & St. Rosso-Mazzinghi (dir.), Angelo Giuseppe Roncalli. Dal patriarcato di Venezia alla cattedra di San Pietro, Florence, 1984, 15-28 ; G. Pattaro, « La teologia che ispira il pensiero pastorale del cardinale Roncalli a Venezia », ibid., 149-155 ; G. Ruggieri, « Appunti per una teologia in papa Roncalli », dans G. Alberigo (dir.), Papa Giovanni, Rome-Bari, 1987, 245-271. Mais, pour une vision densemble, cf. G. Lercaro, « Linee per una ricerca su Giovanni XXIII », dans Per la forza dello Spirito. Discorsi conciliari del card. Giacomo Lercaro, publié par lIstituto per le Scienze Religiose, Bologne, 1984, 267-310.
(6) Maintenant dans J. Ratzinger, Theologische Prinzipienlehre. Bausteine zur Fundamentaltheologie, Munich, 1982, 209. Les précisions ultérieures du même auteur, Kirche, Ökumene, Politik, Einsiedeln 1987, 76-77., 81-82, sur les équivoques à éviter dans la compréhension de cette formule, comme si elle entendait proposer un cuménisme de retour au passé, ne nous touchent pas selon ce que nous avons dit plus haut
(7) J.-M. R. Tillard, LÉglise locale. Ecclésiologie de communion et catholicité, Paris 1995, 53.
(8) W. Kasper, « Das Verhältnis von Universalkirche und Ortskirche. Freundschaftliche Auseinandersetzung mit der Kritik von Joseph Kardinal Ratzinger », in Stimmen der Zeit 218, 2000, 795-804. Mais voir aussi la réaction du même J. Ratzinger, « Die grosse Gottesidee Kirche ist keine Scwärmerei », in Frankfurter Allgemeine Zeitung, 22 décembre 2000.
(9) Pour un traitement de cet argument plus large quil nest possible ici, cf. G. Ruggieri, « La verità crocifissa fra Trinità e storia. Per una determinazione del rapporto tra verità e comunione », in Cristianesimo nella Storia 16, 1995, 383-406.
(10) Une brève synthèse de lévolution du concept de vérité dans les conciles occidentaux latins est présentée par G. Alberigo, « Comunione e verità », dans A. Melloni & G. La Bella (dir.) Lalterità. Concezioni ed esperienze nel cristianesimo contemporaneo, Bologne, 1995, 235-254.
(11) Létude exemplaire à ce sujet reste celle de M. D. Chenu, La théologie comme science au XIIIe siècle, Paris, 31969.
(12) Il suffit de comparer deux études en quelque sorte classiques pour comprendre la différence de la théologie qui se développe en parallèle avec la théologie monastique : M. Grabmann, Geschichte der scholastischen Methode, 2 vol., Fribourg, 1909, 1911 ; J. Leclercq, Initiation aux auteurs monastiques du Moyen Âge. L'amour des lettres et le désir de Dieu, Paris, 21957. Il est encore impossible de repérer dans les arguments traités par Grabmann les nuds centrayx de la théologie monastique tels que les présente Leclercq : de la compunctio à l'otium, de la simplicitas au mea grammatica Christus damianien.
(13) « Die Last der Gezweiung » : l'expression est de H. U. von Balthasar, « Theologie und Heiligkeit », in Verbum caro, 195-225, 201.
(14) Ibid.
(15) G. Söll, Dogma un Dogmenentwicklung (HDG I/5), Fribourg/Bâle/Vienne, 1971, 13.
(16) De fide divina, Kempten, 1792, § 5; cf. Söll, op. cit., 16.
(17) E. Schlink, Ökumenische Dogmatik. Grundzüge, Göttingen, 1983, 559 ; mais voir surtout son exposé sur la valeur de la réunion liturgique pp. 572-578 du même ouvrage.
(18) Cf. H. de Lubac, Commentaire du préambule et du chapitre I, dans B.-D. Dupuy, La révélation divine,. t. I : Constitution dogmatique «Dei Verbum», Paris, 1968, 175-179.
(19) Dautres sujets prévus pour notre cahier et qui nont pu être traités sont ceux du « Primat de lobéissance à la Parole de Dieu et de la confession du péché sur la proclamation didentité » et celui de la « Communion du service de la charité, des ministères, de la prédication et de la table eucharistique ».
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