Concilium

2000 / No. 288

Dans la force de l'Esprit: spiritualités feministes

Éditorial

Marchant dans la voie de la sagesse

par Elisabeth Schüssler Fiorenza

Dans les dernières décennies, la spiritualité est devenue un thème clef, non seulement en théologie mais dans les formes commercialisées des groupes d’entraide et des mouvements New Age. Le Wallstreet Journal rapporte que la spiritualité est une affaire d’un milliard de dollars. Partout des entreprises en pointe tiennent compte du pouvoir de la spiritualité lorsqu’elles cherchent à présenter les objectifs de la société ou veulent inspirer à leur personnel de donner le maximum sur le marché mondial.

Nous sommes reconnaissantes d’avoir pu encore, dans ce cahier de Concilium, réunir un large spectre de voix féministes explorant les différentes conceptions de la spiritualité et ses rapports avec les contextes mondiaux de lutte. S’il y a des manières nombreuses et diverses d’explorer le sujet multiforme de la spiritualité féministe, nous avons invité les auteures à enquêter, d’une part, sur les liens qui existent entre les spiritualités féministes et les diverses luttes féministes et, d’autre part, sur l’importance de la Hokma/Sophia/Sagesse humaine ou divine en tant qu’elle constitue leur horizon herméneutique. En d’autres termes, les articles individuels éprouvent les possibilités d’articuler une spiritualité politique de la Sagesse qui soutienne les luttes pour la survie et la libération au lieu de les réduire au silence. Les contributions portent leur attention sur les ressources religieuses d’une telle spiritualité et se centrent sur les sujets du pouvoir sacré et de la justice. Elles articulent une vision spirituelle qui n’exprime pas seulement les luttes des « femmes » pour survivre et transformer les rapports de domination mais identifie aussi, de manière critique, les traditions religieuses et les ressources dont elles disposent pour un tel discernement de l’Esprit-Shekina-Sophia à l’œuvre dans différents contextes mondiaux.

Les contributions soulèvent aussi des questions critiques concernant la figuration du Divin sous une forme « féminine ». Elles indiquent également les dangers possibles inhérents aux conceptualisations de la lutte et de la souffrance. La spiritualité du Divin Féminin exaltant l’idéal de la Dame Blanche a une longue tradition dans les religions bibliques et imprègne tout, même dans la spiritualité féministe. L’Éternel Féminin ou « Culte de la Vraie Féminité » s’est développé en tandem avec le colonialisme occidental qui célébrait les « femmes » chrétiennes blanches de l’élite comme les paradigmes de la féminité civilisée et cultivée. Il avait pour fonction idéologique de légitimer l’exclusion des « femmes » de l’élite des positions de pouvoir, que ce soit dans la société ou dans les Églises.

Cette image de l’Éternel Féminin et le culte de la Dame Blanche sont une projection des hommes et des clercs de l’élite occidentale éduquée qui insistent sur la complémentarité de nature des femmes par rapport aux hommes en vue de maintenir une sphère réservée aux femmes. Elle n’a pas pour but la libération des femmes mais cherche à dégager le féminin réprimé pour faire des hommes le tout. Associée à ce culte de la Dame Blanche, il y avait et il continue d’y avoir une spiritualité d’autoaliénation, de service, de soumission, d’abnégation de soi, de dépendance, d’impuissance, de négation du corps et de collaboration – vertus qui sont inculquées dans et par les formes culturelles de socialisation, la direction spirituelle et les disciplines ascétiques. Dans et par la spiritualité chrétienne traditionnelle, les femmes intériorisent, ou bien qu’elles ne sont pas faites à l’Image divine parce que D* n’est pas Elle mais Seigneur-Maître-Père-Mâle, ou bien qu’elles représenteront le Divin féminin si elles remplissent leur vocation culturelle et religieuse à être le supplément et complément de l’Autre. Dans les deux cas, les structures kyriarcales de domination sont maintenues en place dans et par la spiritualité chrétienne et la présentation théologique de l’Image divine.

Ce cahier de Concilium procède en deux étapes pour explorer une spiritualité de la Sagesse. Les contributions de la première partie font porter leurs recherches sur les expériences particulières d’une spiritualité de la Sagesse, une spiritualité de lutte. Nami Kim présente les luttes socio-politiques dans la société coréenne comme des luttes spirituelles, tandis que Mary Hunt réfléchit sur trois luttes spécifiques au sein des Églises chrétiennes qui sont inspirées et soutenues par une spiritualité de lutte. Ivone Gebara, à son tour, débute par sa propre expérience de spiritualité, puis explore les expériences spirituelles de femmes pauvres du Nordeste brésilien qui ne sont pas nécessairement féministes. Elle comprend la spiritualité comme embrassant des valeurs éthiques « métaphysiques » capables de guider les gens et de donner un sens à leur vie.

Comme Gebara, Diana Neu explore elle aussi les expériences spirituelles des femmes, mais dans un contexte propre aux États-Unis. Elle donne des exemples concrets de la manière dont la spiritualité et la thérapie féministes peuvent se conjuguer pour libérer les femmes des expériences de déshumanisation et de réduction à des stéréotypes produites par la kyriarchie. Enfin, Mercedes Navarro conclut cette première section par l’examen constructif d’une spiritualité de lutte. Elle démontre qu’à la différence de la spiritualité traditionnelle, la spiritualité féministe ne s’exprime pas par des images de guerrier ou de combattant ou des représentations mentales de guerre ou de bataille, mais qu’elle fait un usage créatif des traditions et images bibliques de la divine Sagesse/Sophia. Elle décrit une spiritualité féministe de lutte comme une spiritualité plus large, une spiritualité de routes, de places publiques et de portes.

Dans la seconde partie, les auteures portent leur attention sur la figuration du Divin sous la forme ou Gestalt d’une femme, qu’il s’agisse de la Hokma/Sophia/Sagesse, de la Skekina/Présence divine ou de la Déesse. Silvia Schroer entame la discussion par un article succinct sur la figure de la Hokmah/Sophia/Sagesse et son interprétation dans la ligne masculine et dans la recherche féministe. Face aux objections contre la réception positive dans la théologie féministe, Schroer indique que ces objections se situent dans les discours protestants néo-orthodoxes. Elle ne continue pas seulement d’arguer pour une adoption féministe positive de la divine Hokma/Sophia/Sagesse non en termes d’Éternel Féminin mais en termes de justice et de bien-être, mais elle indique aussi que le lieu d’une spiritualité féministe critique de la Sagesse est dans les discours interreligieux cosmopolites.

Susan Starr Sered indique ensuite que ce n’est pas la Sagesse mais la figure féminine de la Skekina qui a allumé l’imagination féministe juive et le rituel. Cependant, elle met aussi en garde : la figure divine féminine de la Hokma/Sophia/Sagesse ne peut être adoptée par les féministes, parce qu’elle est formée par les discours traditionnels de l’Éternel Féminin. Carol Christ, la théalogienne de la Déesse, dissuade aussi d’accepter trop facilement une spiritualité de lutte de la Sagesse parce qu’une spiritualité féministe chrétienne pourrait être une autre manière de dire que cette terre est une vallée de larmes. Ce pourrait être aussi une tentative inconsciente mais diffuse pour fonder l’éthique chrétienne sur l’absolu, en maintenant qu’elle est supérieure à tous les autres systèmes moraux qui ne commencent pas par une éthique de lutte et n’y souscrivent pas. Christ plaide au contraire pour une éthique de l’ambiguïté et de gratitude pour la vie et l’amour.

Carla Luz Ajo donne un article descriptif sur la religion de la Santería qui est centrale dans la culture et la religion populaires cubaines. Elle montre que la Santería, en tant que stratégie de survie, effectue une inversion religieuse du christianisme. Au lieu de s’approprier les symboles et les concepts du christianisme blanc, les esclaves africains yoruba de Cuba masquèrent leurs traditions ancestrales sous ces symboles pour préserver leurs propres traditions et catégories religieuses, pour endurer l’esclavage et donner sens à leur vie.

Dans « Brigitte, forgeuse d’âmes pour le nouveau millénaire », Mary Condren explore aussi l’interaction du christianisme avec la religion celtique et le rôle significatif de Brigitte dans l’acculturation du catholicisme en Irlande. Elle montre comment les féministes chrétiennes tirent partie des racines préchrétiennes de Brigitte, de l’archéo-mythologie de ses sites, de ses Vies chrétiennes, et des rites que l’on trouve dans le folklore contemporain ; elles le font « pour rassembler les femmes à la recherche de nouveaux chaudrons pour accommoder et bouillir les aliments et nourrir nos esprits affamés ».

L’article « Dans le mouvement de la Sagesse » de Silvia Regina de Lima, qui conclut la deuxième partie de ce cahier de Concilium, examine en détail comment la spiritualité et les rituels féministes ont nourri les mouvements des femmes et leur ont inspiré de réinterpréter les expériences du Divin dans leurs vies. De Lima considère le rituel et la liturgie comme un espace public, un symbole faisant de la Sagesse vécue l’expérience de la vie de chaque jour. C’est un moment pour changer et vivre de nouvelles relations avec un plus grand respect de la vie et de la dignité humaine, une mémoire subversive, une fête et une utopie, un recouvrement du corps et de la corporéité, une expression de foi holistique et une communauté dans le giron de la Sagesse divine.

Coéditrice, Maria Pilar Aquino complète ces explorations variées par une réflexion critique rassemblant et examinant minutieusement cette riche moisson intellectuelle et spirituelle offerte par les auteures. Les ministres de la Divine Sagesse ont été envoyées sur les places publiques du village planétaire. Elles nous invitent tous et toutes à manger le pain de Sagesse-Sophia, à boire de son vin et à marcher dans ses voies de justice créative.

(Traduit de l’américain par André Divault.)

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