Concilium

2000 / No. 287

L'aspect radieux de la foi

Éditorial

par Ellen van Wolde

Quand on constate une situation de pauvreté et de marginalisation pire que jamais, on peut accorder – et l’on accorde – une attention croissante aux menus signes de grâce perçus sur les immondices de la disgrâce. Ce cahier de Concilium fixe son attention sur « l’aspect radieux de la foi ». Dans les années 1970 et 1980, la théologie et la pratique religieuse étaient, partout dans le monde, très orientées vers l’Exode, et l’on mettait fortement l’accent sur la libération de l’oppression. C’était éminemment le cas dans la théologie de libération, la théologie féministe et la théologie critique de l’idéologie. Dans les années 1990, apparaît un intérêt croissant pour le livre de la Genèse. Il est étroitement lié au respect croissant pour la nature et l’environnement, pour la terre et le cosmos, et cela donne une autre vision du rôle de l’être humain dans cet univers complexe. Cela coïncide avec une insistance plus forte sur l’écologie et l’éco-féminisme, avec une nouvelle façon de regarder les sexes et la terre, et aussi une réaffirmation des aspects positifs de la religion ou de la foi. La prise de conscience de ces aspects positifs apporte un nouveau contrepoids aux fausses gaîtés de la pensée du marché. En ce sens, l’expérience de la grâce nous rend conscients de toutes sortes de disgrâces. Ce nouvel horizon de grâce, sur fond de disgrâces, est le thème central de ce cahier de Concilium.

Timothy Radcliffe est le meneur de ban de ce cahier. Ce dont nous avons besoin, dit-il, c’est de théologiens heureux. Leur tâche joyeuse est de vivre un certain genre de vie, de formuler une réponse à la faim de sens dans notre société. Et ils sont invités à exprimer la joie en rencontrant Celui qui est le sens de nos vies.

Quand les exégètes et les théologiens s’acquittent de cette tâche stimulante et agréable et parlent de l’aspect lumineux de la foi, ils en résument habituellement le thème sous le nom de « grâce ». Les gens sécularisés ont des difficultés à mettre ce terme en rapport avec leurs expériences de la vie ordinaire. C’est pourquoi l’on appose une étiquette plus moderne sur ce sujet et ce cahier de Concilium et, dans les quatre parties de ce numéro, on focalise sur les facettes quotidiennes de la grâce, étroitement liées à la disgrâce.

La première partie, intitulée « la Bible de la terre », comporte trois études sur la Bible hébraïque, montrant comment chacun peut connaître quelques aperçus de la face encourageante de la foi. L’histoire de la création, dans la Genèse, étudiée dans le premier article par Ellen van Wolde, souligne le rôle central de la terre. Les êtres humains sont définis et articulés par rapport à la terre et ils sont faits, en même temps, pour représenter Dieu sur la terre, pour être un signe indiquant Dieu bien au-delà d’eux-mêmes. Cette situation idéale de la création reconnaît à la fois la valeur positive des êtres humains et la valeur positive de la terre, du macrocosme et du microcosme. Cette situation finit pourtant par se perdre face à l’inclination mauvaise des humains, qui détruisent la terre, comme le raconte l’histoire du Déluge. Nier ce gâchis de la vie serait désastreux. L’auteur veut montrer qu’une célébration de la création se profile toujours sur un fond de disgrâce, si bien que le plaisir ou la joie n’entraîne pas une négation de la disgrâce mais appelle l’attention sur elle. Dans le deuxième article, de Norman Habel, sur le livre de Job, la terre joue à nouveau un rôle important. La cosmologie du monde souterrain, du monde et des cieux selon Job, son désir de mourir et de fuir au shéol après toute la souffrance sur la terre, est inversée par le coup de vent de Dieu. Dieu montre que la terre, ce monde-ci et non celui d’en haut ou d’en bas, est le principal point d’orientation de l’homme. Dieu montre à Job sa place dans un cosmos de rythmes et de paradoxes, d’opposés équilibrés et d’extrêmes maîtrisés, d’un ordre mystérieux et de modèles en perpétuels changements, de libertés et de limites, de vie et de mort. Job est mis en présence du plus vaste tableau de tout cela et d’une écologie complexe de la terre. Dieu accorde valeur à la terre et invite Job (et nous) à prendre part à cette plénitude de vie sur terre.

Qohelet ou l’Ecclésiaste est la troisième figure de la Bible hébraïque, présentée par Antoon Schoors. Dans l’expérience de Qohelet, l’absurdité de la vie occupe une position centrale. Vivre est un dur labeur. Dans nos vies, tout est havel, absurde. Cette absurdité implique qu’on ne saurait trouver aucune relation causale entre l’effort et le résultat, ni entre la conduite de quelqu'un et sa foi. Qohelet propose une solution pratique : jouir des bonnes choses de la vie, apprécier les gens avec qui l’on vit, goûter sa nourriture et son vin. Mais cela ne signifie pas que Qohelet soit un prédicateur de joie, dit Schoors. La joie n’est pas un narcotique ou une drogue pour tranquilliser les gens. Qohelet incite les gens à se réjouir parce qu’il n’y a pas de profit permanent, de gain durable. Pouvoir jouir de quelque chose est ta portion dans la vie. Donc, s’il te plaît, prends ta portion et apprécie-la.

Dans la deuxième partie de ce numéro de Concilium, « Éco-féminisme et grâce », cette ligne de la Bible de la terre est élargie. Rosemary R. Ruether exprime dans son article comment la présence de Dieu est à la fois d’en bas et plus que cela. Dieu ne se trouve pas sur le trône du pouvoir mais dans et à travers ce qui soutient la vie quotidienne. Ce n’est pas simplement de l’immanentisme, au sens d’une réduction du divin à ce qui est. Dieu n’est pas le même que les humains, ni une réalité spatialement extérieure à toutes les choses créées et régnant sur elles d’en haut comme un tyran tout-puissant. Ce que les théologiennes féministes cherchent à affirmer, c’est que l’immanence divine est une idée holistique de Dieu, qui ne se modèle pas sur le dualisme du mental opposé au corporel, de l’esprit opposé à la matière, du masculin opposé au féminin. Dieu est la puissance créatrice qui est vraiment la source de toute vie dans sa plénitude et sa bonté. Elle fait état de quelques expériences de transcendance dans la vie normale et montre qu’elles sont intrinsèquement des expériences chanceuses de caractère inattendu et gracieux. « Elles nous viennent d’ “au-delà” le lieu où nous sommes, nous mettant pourtant en contact avec ce que nous sommes de manière plus vraie ». Sa conclusion finale est clairement exprimée : « Tout moment est ouvert à Dieu, ouvert à de nouvelles possibilités de devenir ce que nous sommes vraiment et sommes appelés à être. Le défi de la théologie éco-féministe est de nouer, à la lumière de l’histoire de la terre et des crises du péché humain, une vision de la présence divine qui soutienne les processus naturels et nous donne aussi de pouvoir lutter contre les excès des puissants et d’aller jusqu’aux victimes pour créer de nouvelles communautés d’épanouissement mutuel. » C’est une joie, vraiment, de lire des théologiennes aussi stimulantes.

Isabel Gómez Acebo évoque la danse de la création et insiste sur la nécessité d’abandonner notre idée d’être les monarques de la création en dessous de nous, spécialement ceux qui appartiennent à la partie riche du monde. Non seulement ils devraient répartir de manière nouvelle les biens de la terre, mais il leur faudrait montrer plus de respect pour la diversité de ses habitants. Cela pourrait servir de base à une création de relations mutuelles interactives, de production et de nourriture, une création sans possession, et une multiplication sans suppression. Elle ne le présente pas seulement comme une théorie, mais elle nous fait aussi écouter la musique de fond, le chant de la création, l’hymne final qu’on devrait entendre pour danser à son rythme. Le dernier article de cette deuxième partie est celui de Marcella Althaus-Reid, qui analyse la grâce sur fond de pensée de marché. Elle démontre que des termes comme covenant et le vocabulaire de la doctrine de la grâce se réfèrent au mécanisme du marché : un contrat signé, des sanctions proposées, une pénalité versée. Elle s’oppose à cette doctrine de la grâce, parce qu’elle s’édifie sur un modèle d’opposition dualiste, avec d’un côté les pouvoirs et la bienveillance de Dieu, et de l’autre côté l’état de disgrâce des gens. Elle met en évidence l’influence coloniale du mécanisme de marché du Premier Monde, forçant le Tiers Monde à accepter un contrat de grâce où l’altérité des Autres est niée. Différente de cette doctrine, elle propose la grâce réelle comme un dialogue fondé sur l’acceptation de l’altérité des Autres. La grâce est solidarité dans la pluralité ; ce n’est pas une unité imposée de force.

Les vues limitées de la pensée sur la grâce euro-centrée et américano-centrée deviennent claires aussi dans la troisième partie de ce cahier de Concilium, « Une vision de la grâce dans le monde ». Comme le démontraient les deux précédents articles, on ne peut établir aucune typologie universelle, parce que, trop souvent, la vision occidentale a été proclamée la seule universelle. Ici, cela devient évident, et les lecteurs peuvent faire connaissance avec les visages différents des divers continents. Mercy Amba Oduyoye nous fait percevoir la perspective africaine par son langage et ses contes. Elle nous explique comment les ancêtres (à la fois les ancêtres biologiques et des gens comme les maîtres et maîtresses d’école) jouent un rôle important dans la formation de l’identité des Africains. Ils l’ont transmise comme tradition par le langage. Les mythes, les contes populaires et les proverbes forment l’identité du peuple. Elle nous en présente quelques-uns empruntés au peuple Akan. Son étude présente la grande valeur du langage et des histoires dans la transmission de la grâce. La vision positive de la foi ne se révèle pas comme quelque chose qui procède verticalement d’en haut, mais qui se transmet dans le temps, des ancêtres jusqu’à ceux qui vivent de nos jours. L’importance des mots et les différences dans les cultures. Dans l’article suivant, Gabriele Dietrich montre les multiples visages de la spiritualité indienne. La vie quotidienne des différents « tribaux », dans la société des castes et en dehors d’elle, exerce une forte influence sur leur spiritualité et leur expérience de la grâce. Les côtés positifs de la foi se trouvent donc dépendre de la vie de chaque jour, de ses luttes et de ses joies. Qui que vous soyez, dans le monde occidental ou dans les parties orientales ou méridionales du monde, la spécificité de la vie pratique marque de son empreinte la vision et l’expérience de la grâce.

La quatrième et dernière partie, « La bonne grâce de Dieu », s’ouvre sur un poème de Mary Hunt, utilisé en liturgie pour célébrer la vie, et se clôt par un article de Karl-Joseph Kuschel sur le pouvoir destructeur et libérateur du rire. Rire peut être cynique, meurtrier et destructeur, mais peut aussi exprimer un appétit de vivre. Cette ambiguïté de ma force constructive et destructrice caractérise aussi les deux autres articles de cette partie. Frei Betto part de cas vécus au Brésil et continue par une esquisse d’un monde d’exclusion, de colonisation et de répression des Indiens. Dans un tel monde de disgrâce, le Dieu d’amour montre parfois son visage et offre un amour inconditionnel, gratuit, pour rien. Dans son article, Elsa Tamez établit comment les dieux du marché ne connaissent ni grâce ni compassion. Ils déshumanisent le monde. Tout comme les dieux des Indiens, jadis, au Mexique, les dieux du marché exigent des humains en sacrifice. Cependant, l’évangile de Jésus Christ s’oppose à cette vision : Jésus a donné sa propre vie, il s’est sacrifié lui-même pour sauver les autres humains. Malheureusement, l’évangile du marché, l’évangile de la disgrâce, est aujourd'hui dominant. Mais heureusement un évangile de grâce nous a été donné, gracieusement, dans un monde plein de disgrâce.

Initialement, ce cahier avait deux directeurs de rédaction, Elsa Tamez et Ellen van Wolde. Pour des raisons familiales, Elsa Tamez n’a pu continuer. C’est pourquoi ce cahier n’en cite qu’un.

(Traduit de l’anglais par André Divault.)

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