
2000 / No. 286
La religion pendant et après le Communisme en Europe de l'Est
Éditorial
par Miklós Tomka et Paul M. Zulehner
LEurope Centrale et de lEst a vécu des événements traumatiques. Elle fut lun des principaux théâtres de la Seconde Guerre mondiale. Puis, à Téhéran (1943) et à Yalta (1945), elle fut « vendue », comme Joseph par ses frères (Gn 37,28), par la France, la Grande Bretagne et les États-Unis dAmérique qui l'abandonnèrent à lUnion soviétique. Pendant un demi siècle, elle dut vivre sous domination étrangère ; le communisme imposé par la force exerça une dictature contre les individus, la tradition et le peuple, voulant notamment détruire la religion et lÉglise. Lidéologie marxiste les considérait comme lincarnation du mal, et, dans la politique concrète, comme les principaux adversaires du totalitarisme.
Les chrétiens furent ainsi mis sous pression. LÉglise perdit institutions et possessions. Dans la plupart des pays de ce territoire, lÉglise grecque-catholique fut interdite ou déclarée faire partie de lorthodoxie ; à quelques rares exceptions près, les ordres religieux furent également proscrits. Les écoles chrétiennes, les services sociaux de lÉglise, les organisations et les médias chrétiens connurent le même sort. Même la pratique religieuse fut pénalisée ; une éducation chrétienne organisée de la jeunesse et la naissance de petites communautés et de groupes religieux furent même considérées et condamnées comme « complot contre lÉtat ». Les chrétiens dEurope centrale et de lEst durent ainsi payer un prix du sang élevé et furent systématiquement discriminés durant des décennies. Le nombre de martyrs au sens le plus étroit du terme et lampleur des désavantages dont eurent à souffrir les croyants font du demi siècle écoulé une époque à part de lhistoire de lÉglise.
LÉtat à parti unique fut tout dabord conçu en fonction des présupposés idéologiques, mais se développa progressivement en domination dune bureaucratie de parti(1). Quoi qu'il en soit, lautocratie communiste tenta de modeler la société selon son bon vouloir, ou aussi à son propre profit. La volonté des simples personnes, la tradition ou les votes majoritaires navaient plus leur mot à dire. Des peuples entiers servirent de cobayes. Objets de vivisection, lÉglise et les chrétiens durent assurer leur survie et témoigner pour leur Seigneur. Doù la particularité de lidentité chrétienne durant lépoque communiste. Jan Sokol donne une description proche de la vie des contraintes et des difficultés rencontrées par les chrétiens.
Quelles furent les alternatives qui soffraient ? Deux positions extrêmes : dune part, l'identification avec le système et la collaboration avec lui ; dautre part, le retrait du monde. La première option est en général considérée comme étant celle des « prêtres de la paix » ; parmi les laïcs, une telle attitude aurait été équivalente à une rupture avec lÉglise et à la perte de la foi. Les prêtres pouvaient avoir trois raisons de sidentifier au système. Certains d'entre eux, une infime minorité, se mirent au service de lÉtat pour leur propre bénéfice. De même ny en eut-il que peu à être assez aveuglés pour considérer le socialisme dit réel comme la meilleure forme possible dune société, sous les conditions données. Ces « fauteurs par conviction » furent récompensés par lÉtat avec des avantages et des faveurs aussi et surtout pour le compte de leur Église. Pour lépoque d'avant 1968, Sokol range dans cette catégorie Josef Hromadka, théologien réformé de renom,. Le cardinal Lékai, primat de Hongrie des années soixante-dix et quatre-vingts, appartient vraisemblablement au même groupe. La raison la plus fréquente de cette collaboration des « prêtres de la paix » est cependant due au fait que nombre dentre eux furent brisés par la torture et la prison ou à cause de péchés secrets pouvaient être mis à genoux par le chantage. Ce dernier groupe souffrit sa vie durant de sa propre faiblesse.
Le pôle opposé, le retrait du monde, pouvait être le résultat dune analyse objective de la situation. Certains étaient convaincus que lÉglise ne pourrait survivre au communisme quen optant pour la clandestinité. Mais le plus souvent, les choses se passèrent autrement. Des hommes et des femmes sengagèrent dans leur vie normale en faveur de la vie chrétienne et de sa transmission, et furent dès lors considérés par la police comme des criminels. Une fois repérés, leurs possibilités légales étaient extrêmenent réduites. Il ne leur restait souvent que le chemin dans la clandestinité. Oto Mádr propose deux rapports à ce propos.
Certains groupes pouvaient être mis sous surveillance par les organes de lÉtat jusquà leur dernier membre. Dans le bombardement continu qui sensuivait, ils navaient plus rien à perdre. Ils essayèrent de mettre des limites à la persécution dont ils étaient lobjet en lançant des appels à lopinion publique. Les observateurs étrangers, qui navaient quune idée très insuffisante de la situation, idéalisèrent parfois de tels témoins exemplaires en seuls véritables confesseurs de la foi. Ce quon oubliait facilement alors, cétait le danger du sectarisme. Mádr parle de « conscience prophétique » , mais aussi de « comportement étrange ». Il faut ajouter aussi le fait quon saffranchissait de certaines normes de la théologie et du droit canon et que dans le cas hongrois dont il est question on refusait, par principe, un ministère de direction dans lÉglise qui ne serait pas choisi den bas. La conscience élitaire, qui taxait de lâcheté tous ceux qui réussissaient à éviter la confrontation politique, pouvait également avoir un effet de désunion. Ainsi, le hongrois Bulányi et son mouvement se sont distanciés non seulement des évêques, mais de la majorité des autres chrétiens et mouvements. Enfin, la tendance au fondamentalisme a rendu le groupe en question prévisible sur le plan politique. LÉtat pouvait profiter de cette querelle entre frères pour exercer diverses manipulations.
En revanche, la vie quotidienne des chrétiens en Europe centrale et de lEst se déroulait entre ces deux positions extrêmes. Elle consistait en une recherche de compromis acceptables, dans le va-et-vient entre témoignage chrétien et participation à la vie dun État communiste. Plus la position occupée par quelquun était exposée, plus délicate devenait lépreuve. Les chances variaient dun pays à lautre. Les conditions étaient autres là où lÉglise restait une superpuissance et se savait soutenue par tout le peuple (comme en Pologne), là où elle ne pouvait gagner de sympathies quà partir de lunderground (comme en Tchécoslovaquie), ou encore là où l'Église disposait encore d'un champ d'activité assez large, mais où les évêques étaient choisis par lÉtat et où les prêtres devaient exercer leur ministère sous létroit contrôle étatique (comme en Hongrie). En fonction des coordonnées respectives, il sagissait de définir une limite à partir de laquelle il fallait dire non, même au prix de la destruction de la propre existence ou de linterruption de laccompagnement pastoral de milliers de personnes. Mais il aurait été irresponsable de ne pas engager la lutte pour la seule raison quon refusait, par principe, le communisme. Il était relativement facile déchapper à la croix quimpliquait la situation et aux doutes inhérents aux compromis, en se soumettant tout simplement, ou en restant irréconciliable et en choisissant soi-même le ghetto. La grande majorité des croyants réussit à se maintenir debout en tant que chrétiens. Il va de soi quon pouvait aussi trébucher. Mais il était plus responsable dengager le combat que de se réfugier dans lune ou lautre position extrême.
Le tournant politique (1989/90) apporta un bouleversement des plus profonds ; la vie emprunta des voies complètement nouvelles. La signification pour lavenir du passé immédiat devint aussi problématique que la question de savoir si les pays de lancien bloc de lEst formaient une unité. On ne disposait pas de plans pour ce jour « X ». Lépoque exigeait tout dabord des improvisations, mais celles-ci ne remplaçaient pas la réflexion. Ainsi, la quête de la force prégnante du passé ne faisait que commencer. András Máté-Tóth propose des réflexions sur une théologie spécifique en provenance de lEurope centrale et de lEst. Celle-ci nest, pour une large part, quun vu pieux. Mais elle est indispensable si les pays de cette région ne veulent pas laisser passer en pure perte leurs expériences spécifiques.
Une caractéristique importante de certains pays anciennement communistes (nous pensons avant tout à l'ancienne RDA, c'est-à-dire aux nouveaux Länder allemands, et à la Tchécoslovaquie), cest la large diffusion de lathéisme. Celui-ci nest pas à proprement parler un phénomène postchrétien, mais une réalité indépendante du christianisme. Un certain nombre de pays réussirent à ériger une barrière réelle entre la partie religieuse et la partie non religieuse de la population. La lenteur de la communication sociale et lexclusion de la religion de la sphère publique contribuèrent à rendre étanche cette frontière. Maintenant, ces deux parties se rencontrent ; lémergence dun espace public non censuré réserve des surprises. Mais lathéisme nest, à coup sûr, ni une particularité communiste, ni une spécificité des pays dEurope Centrale et de lEst. Ainsi, le changement de la situation politique ne la pas automatiquement transformé. Au contraire, lunification européenne conduit à de nouveaux alliages. Albert Franz analyse les défis qui sont ainsi posés à la théologie et à lÉglise et qui renvoient au-delà de lEurope Centrale et de lEst.
Le tournant politique a apporté la liberté et, par là, une nouvelle responsabilité sur le plan de laction. Comme sous le communisme, les différences entre les pays continuent à être immenses. Certains dentre eux doivent commencer tout en bas de léchelle. La Tchécoslovaquie en est un bon exemple, comme le montre la contribution du Cardinal Vlk, président du Conseil des Conférences épiscopales européennes (CCEE). Il caractérise la situation tchèque de la manière suivante : Il y a « dans un doyenné de larchidiocèse de Prague avec 26 paroisses de lépoque davant le communisme seulement 5 prêtres. 8780 croyants y vivent, dont 492 pratiquants. Il sagit là dun exemple extrême, certes, mais significatif. Ce qui veut dire quune paroisse compte en moyenne environ 300 croyants, dont 20 pratiquants (2). » Voilà une situation missionnaire évidente.
Un autre ensemble de problèmes a trait à la confrontation à la modernité dune tradition chrétienne intacte et forte. Le choc de la modernisation représente un concept clé pour plusieurs auteurs. Faut-il sattendre à une adaptation impuissante ? Ou bien la piété traditionnelle, vivante et généralisée, saura-t-elle résister à la sécularisation ? Janusz Mariañski est optimiste quant à la Pologne. Mais des réflexions similaires valent également pour la Slovaquie, la Croatie et la Roumanie. Il sagit au fond de savoir de quelle force est lautorégulation inhérente au changement socioculturel. Peut-elle être surpassée ? Chaque pays doit trouver sa propre réponse à cette question. Surestimer la force prégnante de la pression socio-économique serait en tout cas aussi désastreux que de surestimer les propres potentialités.
Par contre, ce qui semble être un constat général, cest que les chrétiens dEurope Centrale et de lEst se trouvent dans une situation sociale plutôt défavorable. Que la cause en soit leur faiblesse en nombre ou leur retard sur le plan du développement, il est sûr en tout cas que les chrétiens et les Églises dEurope Centrale et de lEst (à part peut-être en Pologne) ne peuvent pas se fier à leur poids social. Quelles options demeurent alors ouvertes ? Cest ce dont traite larticle de Miklós Tomka. Il est en tout cas de toute première nécessité de réellement prendre conscience de la situation et de renoncer à toute nostalgie.
Une nouvelle vie commence sur un arrière-plan mis en scène par le communisme. On ne peut pas faire faire marche arrière à lhistoire ; le passé continue à vivre particulièrement dans les élites et dans la façon de penser des non chrétiens. La question nest pas de savoir qui a plus ou moins raison. Il suffit de constater que dans les nouvelles démocraties des hommes différents, aux conceptions différentes, vivent ensemble. Ce qui ne veut pas dire quil y ait une acceptation généralisée dune attitude démocratique, de la subsidiarité et dune société civile pluraliste. Il existe des conflits dintérêt. La reconnaissance des droits de lÉglise et la restitution de ses possessions dantan ont beau être fondées sur le plan légal, elles peuvent néanmoins donner lieu à des tensions et empêcher lÉglise de remplir pleinement sa mission. Il nest pas facile pour lÉglise de décider quand elle doit faire valoir ses droits, et quand elle doit renoncer à des revendications légitimes pour le plus grand bien de sa mission(3). Marko Kersevan retrace le regard que peuvent porter des non chrétiens sur le changement de positionnement de lÉglise et sur son comportement après la fin du communisme. Aucune Église dEurope Centrale et de lEst ne peut remplir sa mission, si elle ne prend pas sérieusement en compte de telles opinions. Un dialogue avec la partie non croyante de la société, et peut-être même avec la partie de la société hostile à lÉglise, fait partie des tâches les plus immédiates des Églises.
Il existe aussi des problèmes concrets qui doivent trouver une solution rapide en Europe Centrale et de lEst. Le communisme a considérablement réduit les possibilités de léducation religieuse et pratiqué dans toutes les institutions publiques un endoctrinement matérialiste. Aujourdhui, les socialistes et les libéraux appellent ces mêmes institutions et le contenu des matières quelles enseignent « neutres sur le plan de la vision du monde », et ne veulent pas comprendre le désir des chrétiens davoir une éducation à eux. Il nexiste pas de recette globale en réponse à la question de savoir si les chrétiens doivent défendre leurs convictions au sein des institutions publiques, ou si lÉglise a besoin de structures éducatives en propre pour renforcer lidentité chrétienne des croyants. La réponse dépend de la force de la religiosité dans les pays respectifs et du degré danimosité envers la religion qui caractérise latmosphère publique. Stanko Gerjolj propose des réflexions à partir de la perspective slovène, cest-à-dire dun pays à dominance catholique, mais aussi massivement sécularisé, dans lequel la religion fut moins durement persécutée que dans la plupart des autres pays anciennement communistes.
La question des prêtres reflète également la multiplicité propre à lEurope Centrale et de lEst. Vinko Potocnik en donne un aperçu. À lexception de la Pologne, le communisme a entravé partout la formation des prêtres. Depuis le tournant politique, on note un essor des vocations (à lexception, une fois encore, de la Pologne, mais en sens inverse cette fois-ci). Ces chiffres et les attentes de la part de la société donnent lieu à loptimisme. Mais les prêtres auront à assumer des tâches en Europe Centrale et de lEst auxquelles ils nont guère été préparés. Ils sont censés initier une nouvelle façon dêtre en Église, susciter lémergence de laïcs actifs et pleinement adultes et contribuer au rôle et au témoignage publics de lÉglise.
La relation au monde profane est de toute façon un domaine qui pose problème à lÉglise. On ne peut tirer des points de repère utiles ni de la pratique de lancienne imbrication précommuniste de lÉtat et de la puissante Église dalors, ni de la situation de ghetto et dunderground des décennies qui viennent de sécouler. La contribution de László Lukács aide à se faire une idée de la scène des médias ; il retrace en effet le remarquable travail réalisé dans ce domaine. De toute évidence, les difficultés résident moins dans les questions dordre technique et organisationnel que dans la peur du monde et dans la capacité sous-développée à la communication. Venir à bout de ces difficultés fait partie des tâches les plus importantes des Églises dEurope Centrale et de lEst.
Et enfin, noublions pas que lEurope Centrale et de lEst fait partie de lEurope et que les Églises de ces pays font partie de lÉglise universelle. Il sagit là de réalités historiques et géographiques. Mais le communisme a creusé de profonds fossés. Jonathan Luxmoore décrit comment se présente la construction dun pont de liaison, entrepris avec la connaissance factuelle polonaise et vu par des yeux de lOuest. Potocnik avait déjà rendu attentif au fait que la moitié des chrétiens dEurope vit en Europe Centrale et de lEst. La chute du Mur de Berlin déclenche une situation nouvelle également au sein de lÉglise. En prendre connaissance est aussi important pour lEst que pour lOuest.
Le Forum pastoral de Vienne est lune des « firmes » engagée dans la construction de ce pont. Il essaie de promouvoir lautonomie et la capacité daction des chrétiens et des Églises dEurope Centrale et de lEst. Paul M. Zulehner esquisse les priorités et situe ces efforts dans un cadre de théologie pastorale, dont font partie la formation continue et lapprovisionnement en informations de base. Durant les 4 à 5 dernières années, lanalyse de la situation a été accélérée dans dix pays grâce au projet « Nouveaux départs/New Departures ». Dans chacun deux furent créés des groupes de réflexion, qui ne comportent pas seulement des spécialistes en sciences sociales, mais aussi des clercs et des chrétiens censés faire passer dans lÉglise les prises de conscience réalisées au sein de ces groupes. Le présent numéro de Concilium doit également être compris comme fruit de cette entreprise de plusieurs années(4). Mais les fruits proprement dits doivent mûrir sur place. Espérons que le nombre de constructeurs de ponts va saccroître et que les Églises auront le courage de les emprunter.
(Traduit de lallemand par Robert Kremer)
(1). Milovan Djilas, The New Class, New York, Praeger, 1957 ; Michael S. Voslesensky, Nomenklatura, Vienne-Munich-Zurich-Innsbruck, Molden, 1980.
(2). Miloslav cardinal Vlk, « Kirche in Osteuropa : herrschen oder dienen ? », dans Wolfgang Grycz (dir.), Kirche in Osteuropa : herrschen oder dienen ? 1. Internationaler Kongress Renovabis 1977, 46-60, Freising, Renovabis, cit. : p. 53.
(3). Cf. à ce propos la Constitution pastorale du Second Concile du Vatican « De lÉglise dans le monde daujourdhui », n· 76 (= GS 76), sur la relation entre la communauté politique et lÉglise. (GS 76).
(4). La revue Concilium remercie en particulier Paul M. Zulehner davoir investi son temps et son énergie à la conception et à la mise en uvre de ce numéro.
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