
2000 No. 284
Évolution et Foi
Éditorial
A côté de la théorie de la relativité et de la psychanalyse, la doctrine de l'évolution fait partie des mégathéories occidentales de notre époque. Au cours du XIXe siècle, elle déclencha une révolution épistémologique en biologie et en anthropologie. Au XXe siècle, la cosmologie et les sciences du comportement prirent le relais. La philosophie s'est, depuis longtemps, réconciliée avec elle. La situation est plus difficile pour la foi et la théologie. La pensée occidentale a beau être marquée de part en part par l'idée de l'évolution, les représentations de la Bible n'en sont pas moins souvent perçues comme une concurrence. Le créationnisme continue à défendre la représentation traditionnelle d'un Dieu quia créé immédiatement l'être humain et l'a ensuite chargé de dominer le monde. En contrepartie, certains critiques de la religion continuent à penser qu'ils peuvent prouver, grâce à la doctrine de l'évolution, l'absurdité de l'idée de création. Pour un troisième groupe de théologiens et de scientifiques, la question est au fond inintéressante. Pour eux, les sciences de la nature et la foi n'ont rien à se dire; elles vivent dans deux mondes séparés. C'est à ce troisième groupe que s'intéressera en priorité le présent cahier.
La foi et la théorie de l'évolution n'ont-elles vraiment rien à se dire? On peut en douter, car les représentations concernant la vie et le cosmos ont subi une profonde transformation grâce à la théorie de l'évolution. Que Darwin ait eu raison ou tort n'est plus, aujourd'hui, un sujet de querelle. Nous aimerions plutôt savoir ce que la théorie de l'évolution signifie de nos jours pour la foi et la théologie. Qu'est-ce que cette nouvelle vision apporte à une approche croyante du cosmos, de la vie et de l'homme? Comment pouvons-nous différencier les anciennes oppositions dépassées entre foi et science de la nature? Si la théologie est prête à se laisser instruire par cette nouvelle vision du monde, elle sera également en mesure de formuler de manière plus crédible ses questionnements critiques vis-à-vis d'elle: comment réussir à remplacer efficacement le biologisme instrumental d'un monde technicisé par un authentique respect de la vie? Comment protéger la théorie de l'évolution contre son utilisation abusive par une pensée naïve et hautaine du progrès? Ne faut-il pas confronter l'impitoyable survival of the fittest avec le message central de la Bible sur la miséricorde envers les plus faibles?
Dès la préparation de ce cahier, nous avions conscience qu'il s'agirait d'un difficile exercice d'équilibriste entre savoir de spécialistes et présentation abordable pour un grand public. Le concept d' «évolution» posait d'ailleurs le problème le moins ardu.
On entend aujourd'hui par «évolution» le développement global de la vie, pour ainsi dire de la première cellule jusqu'à la multiplicité présente, l'accent étant mis sur la conviction qu'on peut vraiment parler d'un seul et unique processus de développement. Certes, il peut y avoir au sein de cette évolution des développements plus longs ou plus rapides, voire des «sauts» et des transformations qualitatives, à propos de l'analyse et de l'explication desquels les théoriciens peuvent être en désaccord. Mais la théorie de l'évolution maintiendra toujours que la totalité de la vie peut être comprise comme un unique processus. Certes, nombre de théoriciens n'excluront pas qu'il puisse être également question, au sein de ce développement, de l'agir de Dieu, mais ils n'accepteront jamais l'idée que Dieu intervient en certains endroits, pour ainsi dire comme cause efficiente, et détermine ainsi de l'extérieur la marche de l'évolution.
La question de savoir quand et comment a débuté ce processus de l'évolution restera peut-être sujet de débat, car les analyses du commencement, des premières formes et pré-formes de la vie vont se différencier de plus en plus. Mais sur ce plan aussi, la conviction finit par s'imposer selon laquelle même les premiers pas de l'autoorganisation de la matière doivent être expliqués à partir d'eux-mêmes.
Dieu est-il dès lors progressivement marginalisé? Ou est-il compris de plus en plus comme principe immanent, toujours présent? Le miracle de la vie consiste-t-il donc en ce que Dieu est intervenu dans la matière? Ou bien que la matière contient en elle-même la force poussant à la vie ne relève-t-il pas d'un plus grand miracle encore? La théologie devra répondre à ces questions. Elle est prise dans une tension entre tradition biblique et vision scientifique du monde. En même temps, elle ne devra pas oublier qu'elle peut reméditer sur le concept de la vie même. Car Dieu fut compris depuis toujours comme Vie, et la grande utopie de l'humanité est sans cesse appelée Vie dans la Bible et la tradition.
C'est pourquoi il est important que nous prenions conscience dans la première partie de l'influence et de la signification culturelle actuelle de la théorie de l'évolution. Les contributions de Bloemers et de Häring s'en chargent. Dans la deuxième partie, différents aspects de la théorie de l'évolution sont approfondis. L'idée d'évolution fait apparaître non seulement la vie terrestre, mais aussi le cosmos tout entier au sein d'une grande unité englobante. Comment cette unité peut-elle être décrite de plus près (de Schrijver)? Quelle critique le créationnisme a-t-il à formuler à l'encontre de la théorie de l'évolution (Drees)? Comment l'évolution peut-elle être conçue à partir de la «philosophie du processus» de Whitehead (Suchocki)? Et pour finir, Ch. Theobald place le concept de la vie dans un vaste cadre de référence religieux et théologique. Dans la troisième partie, le dialogue avec la foi et la théologie est concrétisé. II y va de l'anthropologie chrétienne (Michollet), de la relation entre sciences naturelles et discours biblique en général (Campbell), ainsi que très concrètement de deux messages différents et contradictoires que van Iersel découvre dans la doctrine de l'évolution et dans la Bible. Des études comparatives sur Teilhard de Chardin (Galleni) et Sri Aurobindo (Aykara) concluent la thématique. La théorie de l'évolution est souvent associée à la dure lutte pour la survie; le message biblique du souci pour les défavorisés s'oppose diamétralement à ce principe. Cette idée tenait surtout à coeur à notre collègue et ami Bas van Iersel, qui s'est éteint le 7 juillet 1999. Il a donné des impulsions décisives à la thématique de ce cahier et en a fortement inspiré l'élaboration; le cahier porte sa signature. Outre sa propre contribution, nous en avons donc intégré deux autres, nées encore avant sa mort et parues une première fois en collaboration avec lui dans la revue néerlandaise Schrift. Il s'agit des contributions de P. Bloemers et de W. B. Drees. Nous remercions van Iersel pour son travail. En annexe à sa contribution, il est fait brièvement mémoire de sa personne et de ses grands mérites pour la revue Concilium.
(Traduit de l'allemand par Robert Kremer)
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